La panique céda la place à une rage froide et lucide chez Olivia. Il n’y avait plus d’échappatoire légale, plus de mensonge possible face à ce carnet et au témoignage de l’enfant. Il ne lui restait que la fuite immédiate, mais pour franchir la frontière et vivre en cavale, elle avait besoin de liquidités, de sa voiture garée dans le garage attenant… et elle ne pouvait pas laisser derrière elle un témoin qui la poursuivrait jusqu’à la fin de ses jours.

Elle fourra les liasses de billets et les faux passeports dans son sac à dos étanche, glissa la clé USB dans sa poche et saisit fermement le manche en bois d’un cutter de chantier posé sur l’établi. Elle éteignit sa torche et se glissa hors de la remise, se fondant dans l’obscurité ruisselante du jardin.

Daniel coupa le contact de sa camionnette en dérapant sur les graviers. Il n’attendit pas les renforts de police qu’il venait d’alerter ; chaque seconde comptait. Il bondit hors de l’habitacle et se rua vers la porte d’entrée, qu’il ouvrit avec fracas.

« Ethan ! » hurla-t-il dans le vestibule désert.

L’odeur de fumée et de papier brûlé agressa immédiatement ses narines. Il vit le poêle encore rougeoyant dans le salon et les cendres noircies sur le tapis. Olivia avait tenté d’effacer les traces.

« Papa ! Je suis là-haut ! » cria la voix étouffée de son fils.

Daniel monta les escaliers quatre à quatre, sautant les marches avec une frénésie désespérée. Lorsqu’il atteignit le palier, il vit la porte de la chambre d’Ethan fermée. Il s’approcha et frappa doucement. « C’est moi, grand. Ouvre. La police arrive. »

La clé tourna dans la serrure avec un petit clic métallique. La porte s’entrouvrit, révélant la silhouette frêle du garçonnet. Daniel s’agenouilla et serra son fils contre lui avec une force qui fit presque gémir l’enfant.

« Tu n’as rien ? Elle ne t’a pas touché ? » demanda Daniel, palpant fiévreusement les bras et les épaules d’Ethan.

« Non. Elle cherchait dans le jardin. Papa, regarde, la clé est là », dit Ethan en ouvrant sa petite main fermée. Une petite clé dorée et plate brillait sur sa paume.

C’est à cet instant précis qu’un courant d’air glacial traversa le couloir. La porte arrière du rez-de-chaussée venait de claquer avec violence.

Daniel se releva d’un coup, repoussant Ethan à l’intérieur de la pièce. « Reste ici. Verrouille à nouveau et ne s’ouvre pour personne d’autre que les policiers en uniforme, tu as compris ? Personne ! »

Sans attendre la réponse de l’enfant, Daniel referma le battant et se retourna pour faire face à l’escalier.

En bas des marches, au centre du vestibule, Olivia se tenait immobile. L’eau ruisselait de ses vêtements sombres, formant une flaque boueuse autour de ses bottes. Son visage d’ordinaire si raffiné était défiguré par une tension féroce, ses pommettes saillantes soulignées par la pâleur cadavérique de sa peau. Dans sa main droite, la lame métallique d’un cutter brillait sous l’éclairage blafard du plafonnier.

« Daniel », dit-elle d’une voix qui n’avait plus rien d’humain, une voix vidée de toute émotion, plate et dangereuse. « Donne-moi les clés de la berline dans le garage. Et descends le garçon. »

Daniel descendit lentement les trois premières marches, le regard rivé sur l’arme de fortune. « Tu as poussé ma mère, Olivia. Tu as tenté de l’assassiner dans sa propre maison. »

Un rictus déforma la bouche de la jeune femme. « Elle a fouillé là où elle n’avait aucun droit de mettre son nez. Cette vieille femme a toujours voulu détruire ce que j’avais construit ici avec toi. Elle m’a acculée. C’était elle ou moi, Daniel. Tu ne comprends donc rien ? Tout ce que j’ai fait, c’était pour nous, pour garantir notre avenir ! »

« En vidant les comptes de ma boîte ? En me spoliant ? En souscrivant des assurances sur nos têtes ? » cria Daniel, la rage brisant enfin sa contenance. « Margaret a tout trouvé, Olivia ! Tout ! Tes faux noms, la Belgique, ton premier mari ! Tu n’es pas une épouse, tu es un parasite ! Un monstre ! »

Le mot Belgique frappa Olivia comme un coup de fouet en plein visage. Ses pupilles se dilatèrent jusqu’à dévorer tout l’iris de ses yeux clairs. Elle comprit instantanément que Daniel savait tout, qu’aucun pardon ne serait jamais accordé, qu’aucune négociation n’était envisageable. La police était sans doute déjà en route sur la route départementale.

« Alors je n’ai plus rien à perdre », siffla-t-elle.

Elle bondit vers l’escalier avec une agilité terrifiante.

Daniel n’hésita pas une fraction de seconde. Il se jeta en avant pour lui barrer la route du premier étage où son fils était retranché. Les deux corps entrèrent en collision au milieu des marches dans un fracas assourdissant de chocs et de souffles coupés.

Olivia frappa avec la lame. La pointe métallique déchira l’épaisse toile de la veste de Daniel au niveau de l’épaule gauche, entaillant la chair superficiellement. Daniel poussa un grognement de douleur sourde, mais l’adrénaline anesthésiait toute sensation. D’une main puissante, forgée par des années passées sur les échafaudages et les chantiers de gros œuvre, il empoigna le poignet droit d’Olivia et le tordit vers l’extérieur avec une force brute.

Le cutter s’échappa de ses doigts engourdis et dégringola les marches en rebondissant dans un cliquetis sinistre.

Olivia hurla de rage, griffant le visage de Daniel avec sa main libre. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa joue, traçant trois sillons sanglants. Mais Daniel ne lâcha rien. Il utilisa tout son poids pour la plaquer contre la rampe cirée — cette même rampe où, deux heures plus tôt, Margaret avait glissé vers le néant.

« C’est terminé, Claire ! » rugit Daniel en lui immobilisant les deux bras derrière le dos. « C’est terminé ! Tu n’iras nulle part ! »