À peine ces mots eurent-ils franchi ses lèvres qu’une berline noire aux vitres surteintées, moteur au ralenti à l’angle de la rue de Miromesnil, démarra en trombe dans un crissement de pneus strident.
Le conducteur avait compris que le piège avait été éventé.
« Bloquez la rue ! » hurla Vaneck dans son micro.
Mais la berline avait déjà sauté le terre-plein central, accélérant brutalement dans leur direction, non pas pour fuir, mais pour tenter d’écraser les témoins de l’échec. Les badauds hurlèrent, se jetant contre les devantures des boutiques de luxe.
Dans un réflexe foudroyant, Lucas ne chercha pas à s’abriter derrière les colonnes du palace. Il agrippa violemment Hugo par le col de sa veste en daim et le projeta de force derrière le bloc moteur arrière de la McLaren, là où le châssis en titane et carbone offrait la protection balistique la plus dense.
Une détonation sourde retentit.
La lunette arrière de la berline noire s’était abaissée, et le canon d’une arme automatique cracha une rafale courte mais précise. Les impacts claquèrent contre le bitume et vinrent ricocher sur le marbre des marches du Bristol, faisant voler des éclats de pierre blanche comme de la poudre de plâtre.
Hugo, recroquevillé au sol, la tête entre les mains, hurlait de terreur, souillant son pantalon de panique. « On va mourir ! On va mourir ! »
« Ferme-la et reste en bas si tu tiens à vivre ! » rugit Lucas, son regard ne laissant transparaître aucune peur, seulement une détermination glacée forgée par des années de tensions industrielles et de menaces sourdes.
Les agents de sécurité du palace, tous d’anciens membres des forces d’élite de la gendarmerie, n’hésitèrent pas une seconde. Sortant leurs armes de service dissimulées sous leurs vestes de livrée, ils ouvrirent un feu de riposte nourri et parfaitement coordonné sur le bloc moteur et les pneus avant de la berline agresseuse.
Le radiateur du véhicule assaillant explosa dans un nuage de vapeur blanche brûlante. Le pneu avant gauche éclata net, faisant perdre le contrôle au conducteur. La lourde berline dérapa sur le flanc, pivotant sur cent quatre-vingts degrés avant de venir s’encastrer avec une violence inouïe contre une borne en fonte d’acier marquant l’entrée de la contre-allée.
Le silence retomba brutalement sur le Faubourg-Saint-Honoré, troublé seulement par le sifflement de la vapeur d’eau et le son lointain des sirènes de la police nationale qui convergeaient déjà vers les lieux.
De la carcasse fumante de la berline, deux hommes tentèrent de s’extirper, le visage ensanglanté. Mais avant même qu’ils n’aient pu lever leurs armes, quatre agents du Bristol les mirent en joue, les maintenant plaqués au sol, menottes aux poignets, dans une démonstration d’efficacité chirurgicale.
Lucas se redressa lentement, époussetant calmement la poussière de calcaire qui maculait son t-shirt blanc. Il jeta un coup d’œil au flanc de sa McLaren. Une balle perdue avait éraflé la peinture jaune solaire sur l’arête de l’aile arrière, laissant une estafilade noire, témoin de la violence de l’assaut.
Hugo gisait toujours sur le sol, tremblant de tous ses membres, incapable de se relever. À ses côtés, Chloé était assise contre une colonne, prostrée, le maquillage ravagé par les larmes, fixant avec hébétude son téléphone brisé sur le marbre.
Lucas s’avança et s’arrêta au-dessus d’Hugo. L’homme qui se vantait une demi-heure plus tôt d’exiger deux cents euros pour une pose photographique ressemblait désormais à une épave humaine, vidé de toute contenance, confronté à la réalité brutale d’un monde dont il ne connaissait que le vernis d’apparence.
« Tu… tu m’as sauvé la vie, » murmura Hugo d’une voix brisée, levant des yeux rougis et suppliants vers Lucas. « Pourquoi ? Après tout ce que je t’ai dit… pourquoi tu as fait ça ? »
Lucas le contempla avec un mélange de pitié et de dédain distant.
« Parce que la vie humaine a une valeur, Hugo. Même la tienne, aussi superficielle et vide qu’elle puisse être pour l’instant. Mais l’illusion a un prix, et aujourd’hui, tu as failli payer l’addition complète pour quelqu’un d’autre. »
Il désigna d’un signe de tête la McLaren et la traînée de poudre blanche laissée par la fusillade.
« Tu voulais vivre comme un homme puissant ? Tu voulais faire croire au monde entier que tu possédais ce que les autres ne peuvent pas avoir ? Voilà ce qui accompagne ce monde : la responsabilité, le danger et le poids de chaque décision. Tu croyais que la richesse n’était qu’une couleur de carrosserie et des likes sur un écran ? »
Hugo baissa la tête, sanglotant silencieusement, incapable de prononcer la moindre parole.
Quatre fourgons de la Brigade Anti-Terroriste et de la Brigade de Recherche et d’Intervention s’immobilisèrent en crissant des pneus, encerclant l’esplanade. Des hommes lourdement armés et casqués se déployèrent en quelques secondes pour sécuriser le périmètre, tandis que les premiers enquêteurs de la police judiciaire s’avançaient vers Vaneck.
Un commissaire divisionnaire, reconnaissant immédiatement Lucas, s’approcha d’un pas pressé.
« Monsieur Vance, vous n’êtes pas blessé ? »
« Tout va bien, Commissaire, » répondit Lucas en désignant le boîtier sous le siège et les deux suspects menottés près de l’épave. « Tout le matériel d’intrusion est encore intact à bord. Vous trouverez les commanditaires en exploitant l’adresse IP de destination du module d’émission. Quant à ces deux jeunes gens… »
Lucas jeta un dernier regard à Hugo et Chloé, qui étaient désormais encadrés par deux officiers de police.
« Ce ne sont que des marionnettes imbéciles qui cherchaient un quart d’heure de gloire sur Internet. Ils ont failli servir de détonateur involontaire à une exécution sommaire. Traitez-les selon la loi pour complicité d’entrave et intelligence avec des malfaiteurs, mais ne perdez pas votre temps : ils ne savent absolument rien de ce qui se tramait réellement au-dessus de leurs têtes. »
Le commissaire hocha la tête et fit un geste à ses hommes pour embarquer les suspects.