« Tu as torturé une fillette de sept ans, Diane. Tu l’as enfermée dans le noir, tu l’as battue avec des armes d’enfant pour briser son esprit, pour qu’elle devienne une coquille vide docile à tes volontés. Tu n’es pas une héritière. Tu n’es qu’un monstre. »
« Elle n’est rien ! cria-t-elle en perdant le contrôle de sa voix. Elle n’est même pas ta fille ! Tu as tout risqué pour une enfant qui ne porte pas une seule goutte de ton sang, pauvre idiot ! »
Je regardai Léa. L’enfant tremblait de tout son petit corps, mais son regard était ancré dans le mien. Ce n’était pas la biologie qui avait tissé les liens indéfectibles qui nous unissaient. C’étaient les nuits blanches passées à veiller ses fièvres, les matins d’école sous la pluie, les rires partagés devant des dessins animés simples, les promesses chuchotées dans le creux de son oreille quand le monde extérieur était trop cruel.
« Elle est ma fille, dis-je très calmement. Et c’est tout ce qui compte sur cette terre. »
Diane arma le chien du revolver. Le déclic métallique retentit avec une netteté terrifiante dans le silence chargé d’électricité de la pièce.
« Alors meurs avec elle », siffla-t-elle.
Au moment précis où son doigt commençait à presser la détente, un grondement assourdissant déchira la nuit. De puissants projecteurs xénon balayèrent brutalement les fenêtres de la chambre depuis l’extérieur, inondant la pièce d’une clarté aveuglante, tandis que le rugissement strident des sirènes de police se répercutait contre les falaises d’albâtre.
Éblouie par l’explosion soudaine de lumière blanche, Diane hésita une fraction de seconde et tourna la tête vers la baie vitrée.
Ce fut l’unique chance que le destin m’accorda.
Je me jetai en avant avec l’énergie du désespoir. La détonation claqua, brisant le carreau d’un miroir derrière moi dans une pluie de verre pilé, mais je n’en ressentis aucun impact. Mon épaule percuta violemment le torse de Diane, l’envoyant s’écraser contre le parquet ciré. Le revolver glissa hors de sa portée pour disparaître sous l’armoire massive.
Diane se débattit avec la fureur d’une bête traquée, griffant mon visage et hurlant des imprécations inintelligibles. Mais je bloquai ses poignets contre le sol froid, maintenant tout le poids de mon corps sur elle jusqu’à ce que ses forces déclinent. Ses cris hystériques se muèrent rapidement en sanglots de pure rage impuissante.
Des bruits de pas lourds martelèrent les escaliers.
« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez vos armes ! »
Une demi-douzaine d’officiers armés de pistolets-mitrailleurs firent irruption dans la pièce, suivis de près par le capitaine Renard, essoufflé et ruisselant de pluie. Deux policiers m’écartèrent prestement pour passer les menottes à Diane, qui crachait désormais son venin en les menaçant de représailles judiciaires absurdes. Dans le couloir, d’autres agents maîtrisaient Édouard qui reprenait péniblement conscience.
Je ne prêtai aucune attention à l’agitation policière. Je me relevai d’un bond et courus vers Léa.
D’un coup de clé de fer, je tranchai l’adhésif qui entravait ses bras meurtris. Dès que ses mains furent libres, la petite fille se jeta à mon cou avec une force insoupçonnée, enfouissant son visage mouillé de larmes dans le col trempé de mon manteau.
« Papa… Papa… Tu es revenu… » répétait-elle en boucle, le corps secoué de spasmes violents.
Je la serrai contre moi, fermant les yeux pour absorber sa terreur et la transformer en paix. Je sentais les battements affolés de son petit cœur contre ma poitrine, ralentissant peu à peu pour s’accorder au mien.
« Je suis là, mon trésor. Je suis là. C’est fini. Personne ne te fera plus jamais de mal. Je te le promets. »
Le capitaine Renard s’approcha lentement, rangeant son arme de service dans son holster. Il contempla la fillette cramponnée à moi, puis jeta un regard méprisant à Diane qu’on entraînait hors de la pièce sans ménagement.
« Nous avons intercepté les communications d’Édouard il y a une heure, Vaneau, déclara Renard d’un ton solennel. Diane préparait une fuite vers un pays sans accord d’extradition avec une fausse identité pour l’enfant. Les aveux du majordome ont également confirmé que l’accident de Thomas de Saint-Amand avait été commandité par la famille. Ils sont finis. Tous autant qu’ils sont. »
Le policier marqua une pause, posant une main bienveillante sur mon épaule meurtrie.
« Et pour ce qui est du document… du rapport biologique… »
Je relevai la tête vers lui. Mon regard était limpide, dénué du moindre doute.
« Ce rapport appartient au passé, capitaine. Il servira à traduire ces criminels en justice et à faire reconnaître les droits légitimes de Léa sur les biens de son géniteur si elle le désire un jour. Mais aux yeux du monde et devant ma propre conscience, cette enfant est ma fille. Rien ne changera cela. Absolument rien. »
Renard hocha la tête avec une nuance de respect profond, esquissa un léger sourire et s’écarta pour nous laisser passer.
Je pris Léa dans mes bras, l’enveloppai chaudement dans ma veste sèche et descendis les marches du manoir en ruine. Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages noirs se déchiraient à l’horizon oriental, laissant poindre les premières lueurs rosées et dorées de l’aube sur la mer apaisée. L’air était vif, pur, lavé de la puanteur des trahisons passées.
Léa releva doucement la tête de mon épaule. Pour la première fois depuis des mois, l’ombre d’un faible sourire apparut sur ses lèvres gercées tandis qu’elle contemplait la clarté naissante du jour.
« Papa ? murmura-t-elle d’une voix désormais apaisée. Où est-ce qu’on va maintenant ? »
Je pressai un baiser sur son front frais et regardai la route dégagée qui s’ouvrait devant nous.
« À la maison, Léa. Nous rentrons enfin à la maison. »