Vers deux heures du matin, les lumières de l’autoroute cédèrent la place aux lacets étroits et obscurs des routes côtières normandes. Le vent hurlait à travers les pins décharnés, et l’odeur du sel et de l’iode se mêlait à celle de la terre détrempée. Le manoir des Falaises se dressait au bord du gouffre marin, une immense bâtisse du dix-neuvième siècle en pierre de taille, cernée de hautes grilles en fer forgé.

À cinq cents mètres de l’entrée, j’éteignis mes phares pour ne pas donner l’alerte. La carcasse noire du manoir n’était percée que de deux fenêtres éclairées au premier étage, jetant une lueur blafarde sur les rochers battus par les vagues furieuses en contrebas. Je garai mon véhicule dans un chemin de terre boueux dissimulé par un bosquet de ronces, saisis une lampe torche et une lourde clé démonte-roue dans le coffre, puis m’avançai à pied contre la bourrasque.

Le portail principal était verrouillé par une chaîne massive, mais une brèche dans le mur d’enceinte en ruine, dissimulée par du lierre épais, me permit de pénétrer dans le parc obscur. Mes pieds s’enfonçaient dans la glaise. Chaque pas était une lutte contre les éléments et contre la panique sourde qui menaçait d’annihiler ma lucidité.

En approchant de la façade arrière, je constatai qu’une porte vitrée donnant sur la bibliothèque d’hiver avait été forcée ou laissée entrouverte pour aérer. Un rideau de velours trempé flottait comme un linceul à travers l’ouverture. Je me glissai à l’intérieur en retenant mon souffle. L’obscurité de la demeure était étouffante, imprégnée d’une odeur de cire froide, de moisi et d’alcool fort.

Soudain, une voix résonna au bout du grand couloir, à l’étage. Une voix sèche, brisée par la rancœur et l’ivresse.

« Tu crois vraiment que quelqu’un viendra te chercher, petite peste ? Ton père est un lâche. Il a fui comme un voleur dès que les choses ont tourné au vinaigre. Tu n’as personne. Tu m’entends ? Personne ! »

C’était Diane.

Un craquement sec retentit, suivi d’un gémissement étouffé. Ce bruit me déchira les entrailles. La rage balaya toute prudence. Serrant la barre d’acier dans ma main droite, je montai les marches du grand escalier de chêne quatre à quatre, sans un bruit, guidé uniquement par la lueur vacillante qui filtrait sous la porte de la chambre du fond.

J’arrivai sur le palier au moment où la porte s’entrouvrit. Un homme en sortit à reculons, tenant à la main un verre de whisky. C’était Édouard, le cousin de Diane, l’homme de main de la famille, celui qui gérait les officines financières offshore. En me voyant surgir de l’ombre, ruisselant d’eau et les yeux injectés de sang, il laissa échapper un hoquet de stupeur.

Il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche. D’un mouvement instinctif et fulgurant, je lui assénai un coup de coude dévastateur à la mâchoire. Sa tête heurta le chambranle avec un bruit mat et il s’effondra lourdement sur le tapis épais, inconscient, son verre se brisant en mille éclats autour de lui.

D’un coup de pied magistral, je fracassai la porte de la pièce.

Le tableau qui s’offrit à moi restera gravé dans ma chair jusqu’à mon dernier souffle.

Au centre d’une vaste chambre délabrée, Léa était assise sur une chaise d’enfant, les poignets attachés par du ruban adhésif d’emballage. Ses joues étaient creusées, maculées de larmes séchées et de poussière. Dès qu’elle m’aperçut, ses grands yeux noisette s’écarquillèrent dans un mélange indicible de stupeur et d’espoir pur.

« Papa… » murmura-t-elle, d’un souffle si ténu qu’il faillit être emporté par le fracas du tonnerre au dehors.

Debout près d’une table encombrée de valises ouvertes, Diane se retourna avec vivacité. Elle tenait à la main une liasse de billets et un passeport rouge. Ses traits, d’ordinaire si soigneusement fardés et impeccables, étaient tirés, convulsés par la démence de la défaite. Quand elle me reconnut, un rictus monstrueux déforma ses lèvres pâles.

« Marc… Quelle touchante résurrection, ricana-t-elle sans reculer d’un pouce. Tu as réussi à sortir du piège. Mais tu arrives trop tard pour jouer les pères modèles. »

« Détache-la, Diane. Tout de suite », ordonnai-je d’un ton glacial, en avançant d’un pas mesuré.

« Ne fais pas un pas de plus ! » cracha-t-elle en plongeant la main dans son manteau de laine.

Elle en sortit une arme. Ce n’était pas le pistolet-jouet avec lequel elle terrorisait Léa dans la vidéo pour ne pas laisser de traces physiques. C’était un petit revolver de calibre 22, chromé, étincelant sous la pâle lumière d’un chandelier posé sur la commode. Le canon tremblait légèrement, mais il était pointé droit sur ma poitrine.

« Tu crois que tu as gagné parce que tu as mis cette vidéo en ligne ? reprit-elle, la respiration courte et sifflante. Tu ne sais rien, Marc. Rien du tout ! Tu t’es pris pour un homme d’affaires d’élite, mais tu n’as été qu’un pion. Sarah, ta sainte épouse adorée, t’avait trompé dès le premier jour. Elle savait que mon frère Thomas était stérile au sens conjugal mais qu’il avait fait stocker ses cellules pour concevoir un héritier hors de l’emprise de mon père. Sarah a volé ces éprouvettes pour se venger des Saint-Amand ! Elle a porté l’enfant de Thomas pour nous détruire ! »

« Et toi, répondis-je sans ciller, tu as voulu achever le massacre. Tu as laissé ton frère mourir, n’est-ce pas ? L’accident d’hélicoptère… Ce n’était pas une défaillance mécanique. »

L’expression de Diane se figea un quart de seconde. Une ombre de panique traversa ses prunelles dilatées.

« Thomas voulait tout léguer à des œuvres caritatives s’il ne trouvait pas une femme digne de perpétuer notre nom, lâcha-t-elle avec mépris. Il méprisait le patriarche, il me méprisait ! Je n’ai fait que rétablir l’ordre naturel des choses. Quand Sarah est morte et que j’ai découvert que cette bâtarde était vivante et entre tes mains, le destin m’offrait une seconde chance. Il me suffisait de t’écarter, d’adopter formellement la petite, d’attendre la majorité ou la mort de mon père pour débloquer les avoirs du trust en Suisse. »