La dernière ligne. Cette maudite dernière ligne.
« Incompatibilité génétique absolue : le sujet Léa Vaneau ne présente aucun lien de parenté biologique avec Marc Vaneau, mais correspond à 99,9 % au profil ADN de feu Thomas de Saint-Amand. »
Le capitaine Renard, assis en face de moi, laissa échapper une bouffée de fumée âcre avant d’écraser son mégot dans un cendrier d’aluminium. Son regard d’ordinaire cynique s’était mué en une compassion pesante, presque insupportable.
« Monsieur Vaneau, souffla-t-il d’une voix rauque. Prenez une gorgée d’eau. Ce que vous avez sous les yeux n’est pas seulement une affaire de maltraitance d’enfant ou de captation d’héritage. C’est une conspiration de sang. »
Thomas de Saint-Amand. Le frère aîné de Diane, ma seconde épouse. L’héritier légitime de la dynastie industrielle des Saint-Amand, mort officiellement huit ans plus tôt dans un accident d’hélicoptère au large des îles Scilly. Un accident sans rescapé, dont le corps n’avait jamais été restitué à la terre ferme. Si Léa était la fille biologique de Thomas, alors elle n’était pas l’orpheline que mon épouse défunte, Sarah, m’avait confiée sur son lit de mort en prétendant qu’elle était le fruit de notre réconciliation tardive. Léa n’était pas ma fille de chair, mais l’unique héritière directe du trust financier colossal des Saint-Amand, une fortune estimée à plusieurs centaines de millions d’euros qui échappait complètement à Diane et à son vieux père grabataire, le patriarche Henri de Saint-Amand.
Tout prenait soudain un sens d’une noirceur absolue. Quand Diane m’avait épousé trois ans après la mort de Sarah, elle ne m’aimait pas. Elle avait découvert le secret de Sarah, une ancienne laborantine qui avait travaillé pour la clinique privée où Thomas congelait ses gamètes avant ses expéditions à haut risque. Diane savait que Léa était la clef de voûte du coffre-fort. En m’épousant, elle s’était approchée de la cible. Mais tant que j’étais vivant et tuteur légal exclusif de l’enfant, Diane et les siens ne pouvaient toucher au trust sans mon accord formel.
Le voyage d’affaires à Singapour, deux ans plus tôt. Ce vol que j’avais failli ne jamais prendre. La panne de freins mystérieuse sur l’autoroute de l’aéroport. Et enfin, cette fausse accusation de détournement de fonds montée de toutes pièces par leurs juristes corrompus, qui m’avait contraint à demeurer à l’étranger sous le coup d’un mandat d’arrêt international désormais invalidé. Ils avaient méthodiquement creusé le gouffre entre ma fille et moi.
« Papa, ils m’ont dit que tu ne reviendrais jamais. »
La voix enregistrée dans le ventre rembourré du vieil ours en peluche résonnait encore dans les parois de mon crâne. Ce n’était pas seulement la plainte d’une enfant terrorisée par une belle-mère cruelle armée d’un pistolet à billes de plomb pour la punir de pleurer. C’était le cri d’une captive qu’on brisait psychologiquement pour la déclarer inapte, la placer sous tutelle psychiatrique fermée et piller son nom.
« Où est-elle maintenant, Renard ? demandai-je, la voix étranglée par une fureur sourde. Vous avez perquisitionné la villa, mais Léa n’y était pas. »
Le policier posa lourdement ses avant-bras sur la table. « Quand notre équipe a enfoncé la porte principale du domaine hier soir, la gouvernante et deux domestiques étaient seuls. Diane avait quitté les lieux trois heures plus tôt. Selon les bornes téléphoniques, sa berline a filé vers la côte normande. Au manoir des Falaises. C’est le fief ancestral de la famille, isolé du monde. Nous préparons un mandat d’intervention rapide, mais avec la tempête qui frappe le littoral ce soir, les hélicoptères sont cloués au sol. Si nous y allons par la route, cela prendra au moins quatre heures. »
Quatre heures. Quatre heures pour qu’une bête acculée dévore sa proie. Diane savait que la vidéo circulait sur Internet. Elle savait que la presse s’emparait du scandale. Si elle comprenait que le document caché derrière la console avait été saisi, elle n’aurait plus rien à perdre.
Sans un mot, je me levai d’un bond. Ma chaise racla violemment le sol de linoléum.
« Vaneau, restez assis ! tonna le capitaine en se dressant à son tour. Ne commettez pas l’irréparable. Si vous tentez quoi que ce soit par vous-même, vous détruisez la procédure. »
« Vous parlez de procédure, Renard. Moi, je vous parle de ma fille. Qu’elle porte mon sang ou non, c’est moi qui l’ai bordée chaque soir, c’est moi qui ai essuyé ses larmes quand elle avait peur du noir, c’est moi qui lui ai appris à lire. Elle est mon enfant. Et si vous n’arrivez pas à temps, il n’y aura plus personne à protéger. »
Je ne lui laissai pas le temps de répliquer. Avant que les agents postés dans le couloir ne comprennent ce qui se passait, je franchis le battant de la porte, m’engouffrai dans la cage d’escalier de secours et déboulai sur le parking détrempé du commissariat. La pluie d’automne tombait comme un rideau de fer sur la ville. Je montai dans mon vieux break tout-terrain, démarrai le moteur dans un rugissement rauque et m’élançai sur l’autoroute de l’Ouest, ignorant délibérément les appels qui faisaient vibrer mon téléphone sur le siège passager.
Le trajet fut une descente aux enfers. Les essuie-glaces battaient une mesure frénétique contre le pare-brise aveuglé par des trombes d’eau. Mes pensées tournoyaient comme des débris emportés par un typhon. Je me remémorais chaque détail des trois dernières années. Les regards complices et froids entre Diane et son cousin Édouard lors des dîners de famille ; la condescendance glaciale avec laquelle ils traitaient Léa quand je tournais le dos ; et cette fameuse nuit précédant mon départ pour Singapour, où j’avais trouvé ma fille terrée dans son placard, serrant son ours contre elle sans pouvoir prononcer un mot. J’avais cru à un cauchemar enfantin. J’avais été aveugle, un imbécile naïf bercé par des illusions de respectabilité bourgeoise.