Hector de Vangrave se leva. Malgré son âge, malgré la légère claudication de sa jambe droite qui le forçait à s’appuyer sur le bureau, il dégageait une autorité écrasante qui semblait emplir toute la pièce et étouffer l’air.
« Vous ignorez qui je suis, monsieur Maréchal. Vous croyez que les hommes comme moi naissent dans des berceaux d’or et meurent dans des lits de satin. Mais mon empire, je l’ai bâti avec mes deux mains, en tirant les chalands sur le canal de Briare, sous la pluie glacée de novembre, les pieds nus dans la boue et le ventre tordu par la faim. J’ai connu le froid qui dévore les os, le rejet des bourgeois comme vous qui jettent leurs os aux chiens plutôt qu’à un ouvrier mourant. Et chaque année, au mois d’octobre, le jour anniversaire où j’ai failli mourir de misère sur les quais sans qu’une seule âme charitable ne me tende un quignon de pain, je revêts mes vieux haillons. Je quitte ce palais, je marche seul dans la nuit, anonyme parmi les anonymes, pour voir si le cœur des hommes a changé. Pour voir si la richesse nouvelle a appris la pitié, ou si le monde n’est resté qu’une meute de loups vêtus de velours. »
Le vieillard fit deux pas vers Julien. Chaque pas faisait grincer le parquet, et chaque craquement résonnait dans l’esprit du jeune homme comme le coup de marteau d’un juge.
« Hier soir, j’ai eu ma réponse. Vous n’avez pas seulement versé du vin sur ma tête, monsieur Maréchal. Vous avez montré ce que vous étiez sous votre redingote bien coupée : un gouffre de vanité, de lâcheté et de férocité gratuite. Vous êtes un parasite qui méprise la source même de la terre dont il se nourrit. »
Julien pleurait désormais, de véritables larmes d’humiliation et de désespoir, la tête basse, les mains jointes dans une prière grotesque.
« Je vous en conjure… Ne me ruinez pas… L’affaire de mon père… Nos créances… Tout dépend de vous… Si vous refusez de vous associer à ma maison, les banques fermeront leurs guichets dès demain midi… Je serai déshonoré, jeté en prison pour dettes ! »
Le baron s’arrêta devant lui, le toisant de toute sa hauteur. Son regard se posa sur la cravate immaculée de Julien, puis remonta lentement jusqu’à ses yeux rougis d’épouvante.
« Vous êtes déjà déshonoré, monsieur Maréchal. La seule différence, c’est qu’hier soir, vous étiez le seul à l’ignorer. Aujourd’hui, vous le savez. Et d’ici la fin de la semaine, toute la ville de Lyon le saura également. »
Le baron étendit le bras vers le bureau et prit une lourde liasse de papiers timbrés qu’il laissa retomber sur le bois massif.
« Ce matin, à l’aube, mes agents ont racheté la totalité des billets à ordre signés par votre père auprès du Crédit Lyonnais et de la banque Delorme. Vous ne devez plus rien à des inconnus. Vous me devez tout, jusqu’au dernier centime de votre fortune, jusqu’aux boutons dorés de votre gilet et aux briques du toit qui vous abrite. »
Un cri d’agonie étouffé s’échappa des lèvres de Julien.
« Non… pitié… »
« Je ne ferai pas de procès, poursuivit la voix implacable du vieil homme, plus froide que l’eau du Rhône en hiver. Je n’en ai pas besoin. Je ferai saisir votre hôtel particulier de la Croix-Rousse dès lundi matin. Tous vos meubles, vos chevaux, vos toiles de maître, vos habits brodés seront vendus à l’encan sur la place publique. Vos prétendus amis de la taverne viendront racheter vos babioles pour trois sous en se moquant de votre chute. Vous n’aurez pas un toit pour dormir, et la loi vous laissera exactement ce que vous m’avez laissé hier soir : vos jambes pour marcher et les haillons que vous aurez sur le dos. »
Julien s’effondra sur le parquet ciré, brisé, son front touchant presque les bottes de maroquin noir d’Hector de Vangrave.
« Pourquoi tant de haine ? gémit-il d’une voix mourante. Ce n’était qu’un geste stupide… une erreur… un verre de vin ! »
« Ce n’était pas un verre de vin, répliqua le baron dont les yeux s’embrasèrent d’une dernière flamme redoutable. C’était la preuve que vous ne possédez pas une once d’humanité. Et un homme sans humanité n’a pas sa place parmi ceux qui dirigent le sort d’autres hommes. Vous vouliez régner sur le négoce ? Vous apprendrez d’abord ce qu’il en coûte de survivre tout en bas. Vous saurez désormais ce que l’on ressent lorsque la pluie traverse le drap, lorsque la faim vous tord les entrailles et que les portes des auberges claquent devant vous avec dégoût. »
Le baron retourna vers son fauteuil et s’assit avec une lenteur délibérée. Il saisit sa plume d’oie, la trempa dans l’encrier de bronze et commença à parapher un document, sans accorder un regard de plus au malheureux prostré à ses pieds.
« Majordome ! » appela-t-il d’une voix nette.
La porte d’acajou s’ouvrit aussitôt, révélant la haute silhouette du serviteur impassible, escorté de deux valets de pied aux épaules massives.
« Faites sortir cet individu, ordonna le baron sans lever les yeux de ses parchemins. Et s’il résiste, n’ayez pas peur de salir le perron. Il a l’habitude de la boue. »
Les deux valets s’avancèrent, saisirent Julien sous les aisselles avec une force brutale et le soulevèrent de terre comme un pantin désarticulé. Julien ne luttait pas. Ses bras pendaient mollement le long de son corps, ses yeux regardaient dans le vide, fixes et révulsés. Il fut traîné à travers les enfilades de salons d’acajou, franchit les lourdes portes d’entrée sous le regard froid du majordome, et fut jeté sans ménagement sur les graviers détrempés de la cour d’honneur.
La grande grille de fer forgé se referma lourdement derrière lui avec un claquement métallique qui scella son destin. Sa calèche était déjà repartie sur ordre des serviteurs du domaine : il ne restait plus rien.