Le vieillard tourna vers lui un regard humble et troublé, espérant peut-être, dans sa naïveté d’homme sans défense, un geste de pitié chrétienne de la part d’un jeune seigneur si magnifiquement paré.
« Oui, mon bon monsieur… Mes os ne sont plus que de la glace », répondit-il doucement.
« Eh bien, mon brave, la nature est généreuse, et moi davantage ! reprit Julien en élevant la voix pour que chaque client de la taverne pût l’entendre. Si le feu ne te suffit pas, il faut réchauffer ton sang de l’intérieur. Mais un gueux comme toi ne sait sans doute pas boire comme un gentilhomme. Laisse-moi te baptiser avec le nectar de la terre ! »
D’un mouvement brusque, brutal et d’une précision féroce, Julien s’empara de la grande carafe de terre cuite posée devant lui. Sans la moindre hésitation, avec un rire gras qui lui déforma le visage, il vida la totalité de la jarre de vin rouge sur la tête du vieillard.
Le liquide pourpre, lourd et gluant, s’abattit d’un coup violent sur le chapeau en lambeaux, traversa le feutre troué, ruissela en torrents écarlates sur le front ridé, s’infiltra dans les yeux du malheureux, dégoulina le long de sa barbe blanche qu’il teignit instantanément en un rouge sinistre, avant de tremper sa limousine jusqu’à la chair. L’odeur acide du vin bon marché se répandit dans l’air.
Le vieil homme ne poussa pas un cri. Il chancela sous le choc du jet violent, manqua de perdre l’équilibre sur ses sabots glissants, et dut s’appuyer de toutes ses forces sur son bâton pour ne pas s’effondrer sur les dalles grasses. Le vin lui brûlait les yeux ; il ferma les paupières, les traits figés dans une stupeur douloureuse, tandis que de larges larmes couleur de rubis coulaient sur ses joues creuses.
La table de Julien éclata d’un rire tonitruant. Félix frappait la table du poing, pâmé d’allégresse, et les garçons de salle eux-mêmes laissaient échapper des ricanements serviles pour plaire au maître qui payait la note.
« Voilà qui va chasser le givre de tes veines, charogne ! cracha Julien en jetant la cruche vide sur la table qui résonna d’un claquement sec. Et maintenant, hors d’ici avant que je ne te fasse étriller par les valets d’écurie ! Va sécher ton ivresse sous les ponts avec les rats, c’est là que se trouve ton palais ! »
Pendant quelques secondes qui parurent durer un siècle, le vacarme retomba peu à peu, étouffé par une sensation étrange et pesante qui sembla glacer l’atmosphère de la pièce.
Le vieillard ne répondit pas. Il ne supplia pas, ne proféra aucune malédiction, ne leva même pas la main pour essuyer la mélasse rougeoyante qui coulait de son nez et de ses lèvres. Lentement, avec une dignité spectrale et terrifiante que personne n’aurait pu soupçonner chez un mendiant, il ouvrit les yeux. À travers le masque écarlate et grotesque dont Julien venait de l’affubler, son regard s’ancra dans celui du jeune patricien. C’était un regard d’une lucidité foudroyante, d’une profondeur d’abîme, dénué de colère, mais chargé d’un mépris si absolu qu’il fit vaciller l’assurance de Julien pendant une fraction de seconde.
Puis, sans un mot, le vieillard fit demi-tour avec une lenteur solennelle. Son bâton résonna de nouveau sur le plancher, régulier, inaltérable : toc, toc, toc. Il poussa la porte battante et disparut dans les ténèbres de la nuit pluvieuse, emportant avec lui l’odeur du vin répandu.
Julien, légèrement dégrisé par cet étrange regard silencieux, tenta de chasser son malaise passager en commandant aussitôt une autre tournée. Mais le goût de la fête s’était aigri. Les rires de ses compagnons sonnaient désormais faux, et l’ombre du mendiant trempé de sang végétal semblait planer sur les recoins obscurs de la taverne. Vers minuit, la fête se dispersa, et Julien regagna son carrosse, pressé d’oublier cet incident trivial pour ne songer qu’au triomphe qui l’attendait le lendemain.
Le soleil se leva sur Lyon dans un ciel d’acier délavé. L’orage de la veille avait lavé les quais de Saône, ne laissant derrière lui qu’un vent aigre qui soufflait sur les façades bourgeoises.
Dès sept heures du matin, Julien était debout devant son grand miroir de Venise. Son valet de chambre s’affairait autour de lui avec une minutie maniaque. Julien avait choisi son costume le plus majestueux : un habit d’une coupe sévère mais aristocratique, taillé dans un drap d’Angleterre noir profond, un gilet d’un blanc virginal sans le moindre pli, une cravate de soie nouée avec un art consommé et des bottes vernies dont le cuir brillait comme un miroir d’obsidienne. Il avait fait parfumer ses cheveux d’essence de bergamote pour effacer jusqu’au dernier vestige des relents de tabac de la veille.
En s’observant dans la glace, il retrouva toute sa superbe. Il était jeune, il était beau, il avait le verbe haut et le charme vénéneux des ambitieux. Rien ne pouvait lui résister. Ce vieillard d’Écully, cet Hector de Vangrave dont la ville entière parlait à voix basse comme d’un souverain sans couronne, ne serait qu’un pion de plus sur son échiquier. Il lui apporterait un dossier ficelé de rubans de soie pourpre, exposerait la refonte du commerce des velours avec les Indes, et repartirait avec l’avance de fonds nécessaire pour éteindre ses dettes et asseoir sa tyrannie sur la place financière.
À neuf heures et demie, sa calèche privée s’arrêta devant les grilles monumentales du domaine de Vangrave, situé sur les hauteurs d’Écully. C’était un parc immense, planté de cèdres séculaires et de marronniers aux feuilles d’or pourri, au fond duquel se dressait une bâtisse austère de briques rouges et de pierres blanches, sévère comme un tribunal, silencieuse comme un tombeau. Aucun domestique en livrée chamarrée ne montait la garde ; seuls deux dogues d’Ulm attachés à de longues chaînes de fer aboyèrent sourdement au passage de la voiture avant de se taire sur un signe d’un jardinier taciturne.
Un majordome à la chevelure d’argent, d’une pâleur cadavérique et vêtu d’un frac d’une sobriété monacale, ouvrit la lourde porte cloutée sans le moindre grincement.