« Monsieur Julien Maréchal ? demanda l’homme d’une voix basse, presque sépulcrale. »

« Lui-même, répondit Julien d’un ton altier en lui tendant sa canne à pommeau d’argent et ses gants de chevreau. J’ai rendez-vous avec Monsieur le baron à dix heures précises. »

« Suivez-moi, monsieur. Monsieur le baron vous attend dans son cabinet d’affaires. »

Julien emboîta le pas du majordome à travers une enfilade de salons silencieux. Ici, point de dorures inutiles, point de glaces prétentieuses ni de soies criardes : tout respirait la richesse ancienne, lourde, inébranlable. Des parquets de chêne massif cirés à point, des bibliothèques contenant des milliers de volumes reliés en maroquin, des peintures flamandes représentant des navires luttant contre la tempête et des portraits d’ancêtres aux visages sévères et impénétrables. Une atmosphère d’austérité janséniste régnait dans ces lieux, où chaque pierre semblait condamner la futilité des apparences.

Arrivé devant une double porte en acajou massif sculpté de feuilles d’acanthe, le majordome s’arrêta. Il frappa trois coups discrets, attendit un murmure inaudible venant de l’intérieur, puis s’effaça en ouvrant les battants.

« Entrez, monsieur Maréchal. »

Julien redressa le menton, ajusta les manchettes de sa chemise pour faire étinceler ses boutons de manchette sertis de saphirs, et pénétra dans la vaste pièce d’un pas assuré, le sourire conquérant des vainqueurs aux lèvres.

Le cabinet de travail était baigné d’une clarté grise qui tombait d’une immense verrière orientée vers le nord. Au centre de la pièce, un gigantesque bureau Empire en acajou d’Égypte, chargé de liasses de documents notariés, de registres de commerce reliés de parchemin et d’un encrier de bronze représentant la balance de la justice, occupait l’espace. Derrière ce bureau, tournant le dos à la porte, un haut fauteuil à oreilles en cuir de Cordoue masquait complètement son occupant. On ne voyait que deux mains décharnées posées sur les accoudoirs de bois sombre.

« Bonjour, Monsieur le baron, commença Julien d’une voix chaleureuse et posée, travaillée avec soin pour inspirer à la fois la déférence et la confiance absolue. Je suis honoré de votre bienveillance. La mémoire de mon défunt père, qui vous tenait en si haute estime, m’a encouragé à venir vous exposer personnellement un projet qui, j’en suis certain, saura séduire le visionnaire que vous n’avez jamais cessé d’être… »

Julien marqua une pause calculée, attendant que son hôte se retournât ou l’invitât à s’asseoir. Mais un silence glacial fut sa seule réponse. Le grand fauteuil ne bougea pas d’un millimètre. Dans la pièce, on n’entendait que le tic-tac méthodique et implacable d’une horloge comtoise en bois de noyer.

Un frisson inexplicable, né dans le bas de son dos, remonta le long de l’échine de Julien.

« Monsieur le baron ? » répéta-t-il, avec une ombre imperceptible d’hésitation dans le timbre de sa voix.

Alors, très lentement, avec la même pesanteur inéluctable que le roulement d’un tonnerre lointain, le fauteuil pivota sur son axe de cuivre.

Julien se figea. Le souffle se bloqua net dans sa gorge. Ses yeux s’écarquillèrent d’une terreur sauvage, ses genoux manquèrent de se dérober sous lui, et la serviette de maroquin qu’il tenait sous le bras glissa lourdement sur le tapis d’Orient dans un silence assourdissant.

L’homme assis dans le fauteuil était le vieillard de la veille.

C’était le même visage ridé, le même nez aquilin marqué par les intempéries, la même silhouette brisée par les décennies d’efforts surhumains. Mais il n’était plus couvert de loques informes. Il était vêtu d’un costume trois-pièces d’un drap noir d’une distinction souveraine, d’une chemise d’un lin d’une blancheur aveuglante et d’un foulard de soie sombre négligemment noué.

Et pourtant, une trace indélébile subsistait. Sur sa tempe gauche, descendant le long de sa joue jusqu’au bord de sa barbe immaculée, la peau conservait une teinte rosâtre, une marque sèche et violacée que l’eau savonneuse n’avait pas complètement réussi à faire disparaître : les stigmates du vin rouge versé la veille au Chêne Vert.

Hector de Vangrave fixa Julien en silence.

Ses yeux, qui avaient semblé si faibles et si larmoyants dans l’obscurité de la taverne, brillaient à présent d’un éclat d’acier trempé, d’une lucidité féroce, d’une intelligence impitoyable que rien ne pouvait tromper.

Julien voulut reculer, mais ses talons semblaient cloués au plancher ciré. Une sueur glacée perla instantanément à la racine de ses cheveux, coulant lentement le long de ses tempes, brûlante de honte. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit, si ce n’est un râle étouffé, semblable à celui d’un condamné montant à l’échafaud.

« Vous… vous… balbutia-t-il enfin, la voix brisée, méconnaissable, étranglée par l’effroi. »

Le baron Hector de Vangrave ne haussa pas le ton. Quand il parla, sa voix, bien que rauque, avait la fermeté d’un arrêt de mort sans appel.

« Vous sembliez plus disert hier soir, monsieur Maréchal, lorsque vous distribuiez des leçons d’hospitalité à coups de carafes de terre cuite. »

Julien tomba presque à genoux, s’accrochant au dossier d’une chaise en velours pour ne pas s’effondrer. Sa superbe s’était évaporée comme une brume au soleil de midi. Il n’était plus qu’un petit garçon lâche, nu, misérable sous son habit de prix.

« Monsieur le baron… par pitié… Je ne savais pas ! Si j’avais su… mon Dieu, si j’avais su qui vous étiez ! C’était… c’était une plaisanterie de jeunesse, l’ivresse, de mauvais compagnons… Je vous supplie de me pardonner ! Je ferai amende honorable, je donnerai la moitié de mes biens aux pauvres de la paroisse, j’irai me prosterner où vous voudrez ! »

Un sourire infiniment triste et dédaigneux effleura les lèvres décolorées du vieillard.

« “Si vous aviez su qui j’étais”, répéta le baron en pesant chaque mot avec une lenteur accablante. C’est précisément là que réside toute votre abjection, jeune homme. Si vous aviez su que j’étais le baron de Vangrave, vous vous seriez traîné à mes pieds pour lécher la boue de mes souliers, comme vous le faites en cet instant. Mais parce que vous ne voyiez en moi qu’un vieillard sans nom, transi de froid, un pauvre hère qui n’avait que sa misère et son souffle pour subsister, vous avez jugé digne de votre naissance et de votre esprit de m’humilier comme une bête galeuse, pour faire rire trois imbéciles qui ne vous aiment même pas. »