Grace ouvrit des yeux immenses, vitreux, fixés sur le visage d’Ethan qui venait de s’agenouiller à ses côtés, prenant ses deux mains glacées dans les siennes.

« Je suis là, Grace. Je ne te lâche pas. On la sort de là ensemble. Pousse, mon amour, pousse pour notre fille ! »

Un cri monta du fond des entrailles de la jeune femme, un son inhumain, primal, qui domina le fracas du tonnerre et le vent déchaîné contre les vitrages. Tout le corps de Grace se tendit comme un arc d’acier. Les veines de son cou saillirent sous la peau diaphane. Sur ses tempes, la sueur ruisselait en rigoles continues.

« Le cordon est serré autour du thorax », annonça Mercier, les doigts enfoncés dans le passage, travaillant avec une rapidité dictée par la panique du clinicien. « Je dois faire une épisiotomie tout de suite. Ethan, maintenez ses jambes, ne la laissez pas bouger d’un millimètre ! »

Ethan serra les cuisses de Grace contre son propre torse, sentant les convulsions musculaires qui secouaient la jeune femme. Chaque seconde pesait comme une éternité dans une balance funèbre. Le sang coulait désormais abondamment sur le cuir du divan, un fleuve tiède et écarlate qui semblait emporter avec lui les dernières réserves d’énergie de Grace.

« Encore une fois ! cria Mercier. Elle arrive ! Poussez ! Poussez maintenant ! »

Grace ferma les yeux, ses ongles déchirant la peau des mains d’Ethan jusqu’au sang, et dans un ultime râle qui sembla lui arracher l’âme, elle projeta son bassin en avant.

Un silence soudain, absolu, tomba sur le salon.

Dehors, l’orage semblait avoir suspendu son souffle. À l’intérieur, les coups d’Evelyn contre la porte s’étaient arrêtés, comme si même la folie de la matriarche s’était tue devant le mystère terrifiant du passage de la vie.

Mercier tenait entre ses mains couvertes de sang un corps minuscule, violacé, immobile. Aucun son ne sortait de cette petite bouche fripée.

« Elle ne respire pas », murmura le médecin, son visage perdant toute couleur. « Le liquide amniotique est teinté de méconium. Les voies respiratoires sont obstruées. »

« Faites quelque chose ! hurla Ethan, se jetant en avant. Ne la laissez pas mourir ! Faites quelque chose, bordel ! »

Mercier allongea le nourrisson sur une serviette chaude posée sur la table basse, entre les verres de cristal et les lys fanés. Il prit une petite poire d’aspiration en caoutchouc, l’enfonça délicatement dans la gorge du nouveau-né, aspirant les mucosités sombres avec des gestes précis et désespérés. Puis il commença à masser le thorax minuscule avec deux doigts seulement, appuyant avec une régularité de métronome sur cette poitrine pas plus large qu’une boîte d’allumettes.

« Allez, petite… murmura le vieux médecin, des larmes de sueur piquant ses propres yeux. Respire… respire pour ton père… allez… »

Une minute passa. Soixante secondes d’une agonie plus insupportable que toutes les terreurs de la nuit.

Ethan était prostré sur le parquet, son front pressé contre le flanc immobile de Grace qui semblait avoir sombré dans un coma profond. Il ne priait pas. Il n’y avait plus de mots en lui pour prier. Il n’y avait qu’un cri muet, un refus absolu de laisser ce monde emporter les deux seules créatures qui donnaient un sens à son souffle.

Puis, un craquement.

Un petit bruit rauque, semblable au froissement d’une feuille morte que l’on foule au pied.

Puis un sanglot étranglé.

Et enfin, déchirant la pénombre du grand salon des Vance, un vagissement aigu, furieux, indomptable, s’éleva dans l’air saturé de poussière et de sang. Un cri de vie pure, projeté à la face du manoir, des portraits ancestraux et des ténèbres environnantes.

Mercier s’affaissa contre la table, la tête basse, ses mains gantées tremblant comme des feuilles mortes.

« Elle respire, souffla-t-il, un rire nerveux et cassé lui échappant des lèvres. Mon Dieu tout-puissant… elle respire toute seule. »

Il nettoya rapidement l’enfant avec un linge chaud, coupa et ligatura le cordon ombilical avec la précision d’un artisan soulagé, puis enroula la petite fille dans un plaid de laine fine avant de la déposer contre la poitrine nue d’Ethan.

La chaleur du bébé était stupéfiante. C’était un petit être minuscule, à la peau encore plissée et couverte d’un duvet sombre, mais son cœur battait contre les côtes de son père à un rythme effréné, régulier, invincible.

Ethan ramena ses bras autour d’elle, pleurant sans bruit, des larmes brûlantes qui coulaient le long de ses mâchoires pour s’écraser sur le tissu qui protégeait sa fille.

Sur le divan, Grace remua. Ses paupières papillonnèrent, luttant contre la brume de l’inconscience. Elle tourna lentement la tête vers le son des pleurs de l’enfant.

« Ethan… ? » murmura-t-elle, un filet de voix brisé mais bien vivant.

« Elle est là, mon amour. Elle est vivante. Tu as réussi. Tu l’as sauvée. »

Il s’approcha, posant délicatement le nourrisson au creux du cou de sa mère. Dès que la peau de l’enfant toucha celle de Grace, le bébé cessa de crier, cherchant d’un mouvement instinctif de la tête la chaleur du sein maternel. Un sourire d’une beauté déchirante éclaira le visage exsangue de Grace. Elle passa deux doigts tremblants sur la joue satinée de sa fille, fermant les yeux comme pour graver cette seconde d’éternité dans sa mémoire charnelle.

Au même instant, des reflets bleus et rouges commencèrent à balayer les moulures du plafond.

À travers les fenêtres embuées par l’humidité, on apercevait les gyrophares de trois véhicules tout-terrain qui venaient de franchir la grille du parc, suivis d’un fourgon de gendarmerie. Les secours avaient enfin réussi à forcer les barrages de boue.

Martin, qui était resté silencieux près de la porte de l’office, s’avança lentement vers la porte d’entrée pour accueillir les sauveteurs. Avant de tourner la poignée, il s’arrêta, se retourna vers Ethan et s’inclina profondément, d’une déférence qu’il n’avait jamais accordée à aucun maître de cette maison. Une déférence réservée non pas au titre ou à la fortune, mais au courage d’un homme qui venait d’abattre sa propre dynastie pour sauver les siens.