Grace hocha faiblement la tête, les yeux mi-clos. « Je l’ai sentie… elle donne des coups si faibles maintenant… Ethan, j’ai froid… j’ai tellement froid aux pieds… »

Le docteur Mercier fit un pas en avant, sortant une seringue en verre de sa trousse, le regard tourné vers Evelyn. « Madame Vance, il faut décider maintenant. Le pouls s’accélère, la peau se décolore. C’est le signe classique d’un choc hypovolémique. Dans dix minutes, il sera trop tard pour le fœtus, et dans vingt minutes pour la mère. »

« Donne-lui les papiers », ordonna Evelyn froidement, sans un regard pour le corps supplicié de sa belle-fille. « Un stylo, Martin. »

Martin resta immobile dans son coin d’ombre, les yeux fixés sur ses souliers cirés, le corps secoué d’un tremblement convulsif.

« Martin ! » aboya Evelyn.

« Non », dit une voix.

Ce n’était pas un cri. C’était un mot prononcé sur un ton si bas, si dense, qu’il sembla arrêter le temps dans le grand salon.

Ethan se releva lentement. Il ne regardait plus sa mère. Il regardait le docteur Mercier.

« Docteur, dit Ethan, votre cabinet est subventionné par la fondation familiale, n’est-ce pas ? Vos dettes de jeu au casino d’Évian ont été rachetées par ma mère il y a trois ans, contre la promesse de votre silence sur la mort de mon oncle Gabriel. Vous croyez qu’elle vous protégera quand les gendarmes trouveront deux cadavres dans ce salon ? »

Mercier s’arrêta net. La seringue oscilla entre ses gros doigts boudinés.

« Ethan, je vous en prie… je n’ai rien à voir avec vos conflits familiaux… »

« Vous êtes ici pour non-assistance à personne en danger et complicité de séquestration aggravée ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Le code pénal prévoit la réclusion criminelle à perpétuité pour les actes commis en bande organisée avec préméditation. Ma mère coulera. Mais elle a les meilleurs avocats du barreau de Paris. Vous, Mercier, vous servirez de fusible. Elle vous jettera aux chiens avant même la première garde à vue. »

Mercier jeta un regard affolé à Evelyn. La comtesse gardait les yeux rivés sur lui, une menace muette flottant sur ses lèvres serrées.

« Ne l’écoute pas, Henri. Il bluffe. Il n’a aucun document. »

« Les registres de transferts financiers de la banque privée suisse sont sur ma boîte mail personnelle, répliqua Ethan avec une précision implacable, s’avançant vers le médecin. J’ai découvert les doubles comptes hier soir en cherchant les traces du départ prétendu de Grace. Tout est synchronisé sur des serveurs sécurisés hors de portée de cette maison. Si Grace meurt, Mercier, je m’assure personnellement que vous passiez le reste de votre existence dans le quartier de haute sécurité de la prison de Fresnes, au milieu de ceux que vous méprisez tant. »

Ethan s’arrêta à quelques centimètres de l’homme mûr. Il posa sa main droite sur le col de la chemise du praticien, fermant les doigts avec une lenteur calculée.

« Mais si vous la sauvez, si vous sauvez cette enfant maintenant, sans condition, sans contrat, sans ce poison juridique, je témoignerai que vous avez été contraint de venir sous la menace et que vous avez agi en héros pour sauver des vies humaines. Vous garderez votre liberté. Vous perdrez votre honneur, mais vous l’avez vendu il y a longtemps. Choisissez. Maintenant. »

Le silence dura trois battements de cœur, rythmés par le fracas de l’orage qui semblait vouloir arracher la toiture du manoir.

Mercier déglutit péniblement. Une goutte de sueur coula le long de sa tempe grise pour s’écraser sur le revers de son veston.

« Henri ! » cria Evelyn, une note d’hystérie pure perçant sous son autorité de façade. « Ne bouge pas d’ici ! Je t’ordonne de reculer ! »

Mercier ne la regarda même pas. Il poussa un soupir tremblant, presque un râle de soulagement honteux, et repoussa la main d’Ethan avec douceur.

« Apportez de l’eau bouillante et toutes les serviettes propres de la lingerie, monsieur Ethan. Martin, venez ici et tenez cette lampe d’examen. Tout de suite ! »

« Mercier, espèce de traître ! » hurla Evelyn, bondissant en avant, ses ongles laqués tendus comme des griffes pour s’emparer de la sacoche du médecin.

Ethan fut plus rapide. Il intercepta sa mère au vol, saisissant ses poignets fins dans une poigne d’acier. Le choc les fit heurter la table d’ébène, renversant le vase de lys blancs dont l’eau se répandit sur les fameux contrats de renonciation, noyant l’encre des clauses sous une nappe translucide.

« Ne la touche pas », dit Ethan entre ses dents, retenant sa mère sans lui faire de mal, mais avec une force d’une rigueur absolue. « Tu as régné toute ta vie sur cette maison par la terreur et le chantage. C’est terminé, Evelyn. Ton empire s’arrête ici. »

« Tu n’es qu’un lâche ! éructa-t-elle, son visage déformé par une grimace de démence aristocratique, des mèches de cheveux collées sur son front par la fureur. Tu as détruit notre nom pour une traînée ! Tu n’es plus mon fils ! Tu n’es rien ! »

« Ça me convient parfaitement », répondit-il en la poussant fermement vers l’office, avant de rabattre la lourde porte en chêne et de tourner la clé dans la serrure.

Les coups assourdis de ses poings et ses vociférations étouffées continuèrent de retentir contre le panneau de bois massif, mais Ethan ne l’écoutait déjà plus.

Il se précipita vers le canapé. Mercier avait déjà retroussé ses manches, enfilé des gants stériles et étalé ses instruments sur une serviette propre posée sur un tabouret de velours.

« Elle est à dilatation complète, annonça le médecin, la voix redevenue professionnelle, froide, débarrassée des hésitations de la lâcheté. Mais la tête ne s’engage pas correctement. Le cordon est peut-être autour du cou. Grace, vous m’entendez ? Vous devez m’aider. Si vous ne poussez pas de toutes vos forces à la prochaine contraction, le bébé ne survivra pas. M’entendez-vous ? »