« Monsieur… les routes… »

« Quoi, les routes ? Parle, bon sang ! »

« La départementale est coupée par des coulées de boue au niveau du pont de pierre, et un peuplier centenaire est tombé en travers de la grille principale du parc. Les pompiers disent que l’équipe d’urgence est partie avec un véhicule de secours tout-terrain, mais… avec les ravines et les éboulements sur le plateau, ils en ont pour plus d’une heure. Peut-être une heure et demie. »

Ethan sentit son estomac se tordre dans un spasme violent. « Une heure et demie ? Elle perd du sang, Martin ! Le travail a commencé depuis ce matin, son col doit être forcé, le bébé n’a que huit mois à peine ! »

« Je… j’ai dit tout cela, monsieur. Ils font ce qu’ils peuvent. »

Un bruit de pas mesurés, secs, claqua sur le dallage du vestibule.

Ce n’était pas Evelyn. Un homme venait d’émerger de la galerie des portraits. Il était vêtu d’un manteau de laine sombre encore mouillé d’avoir traversé le parc, tenant à la main une sacoche médicale en cuir noir craquelé. C’était le docteur Henri Mercier, le médecin attitré de la famille Vance depuis trente ans, l’homme qui avait signé les certificats de décès du grand-père d’Ethan et fermé les yeux sur tant de compromissions aristocratiques.

Derrière lui, Evelyn descendait lentement l’escalier monumental, une main gantée posée sur la rampe dorée, son port de tête retrouvé, son calme de prédateur réajusté sur ses traits impassibles.

« Henri est là », dit-elle simplement, sa voix résonnant avec une clarté insupportable sous les plafonds à caissons. « Il s’occupera d’elle. »

Ethan s’interposa aussitôt entre le médecin et le canapé où Grace gémissait, ses bras écartés, les poings serrés.

« Pas lui. Pas cet assassin à ta solde. Tu l’as fait venir pour quoi ? Pour achever le travail ? Pour signer un faux arrêt cardiaque et délivrer un permis d’inhumer clandestin dans le caveau familial ? »

Le docteur Mercier s’arrêta à deux mètres d’Ethan. Son visage bouffi par l’alcool et les compromis de couloir baissa les yeux vers sa sacoche. Il avait les joues creusées par une gêne manifeste, mais ses yeux trahissaient la docilité d’un homme qui dépendait financièrement des fondations Vance depuis deux décennies.

« Ethan, écoutez la voix de la raison », murmura Mercier d’une voix basse, éraillée par le tabac. « Votre épouse est en travail prématuré avec une menace évidente de décollement placentaire. Sans une intervention immédiate pour calmer les contractions ou extraire l’enfant, elle fera une hémorragie de la délivrance et périra dans d’atroces souffrances avant que les pompiers ne passent la grille. Vous n’avez pas d’autre choix. Laissez-moi l’examiner. »

« Éloigne-toi d’elle, Mercier. Je sais ce qu’elle t’a promis pour couvrir ça. »

Evelyn s’avança, s’arrêtant au niveau de la table basse où trônaient des carafes de cristal taillé. Elle versa quelques gouttes d’eau dans un verre avec une précision glaciale, sans renverser une seule larme.

« Ne sois pas ridicule, Ethan. Si je voulais la mort de cette fille, je n’aurais pas pris la peine de faire venir Henri à travers la tempête. Elle a besoin d’une césarienne d’urgence ou d’une injection de tocolytiques à haute dose. Henri a le matériel nécessaire pour stabiliser la situation jusqu’à ce que les secours arrivent. Mais à une condition. »

La foudre tomba sur le parc, illuminant la pièce d’une lueur bleutée et aveuglante, suivie instantanément d’un fracas tellurique qui fit trembler les vitres.

« Une condition ? répéta Ethan, la voix sourde de dégoût. Tu oses poser des conditions alors que mon enfant et ma femme sont en train d’agoniser sur ce canapé ? »

Evelyn ouvrit un dossier en cuir sombre posé sur le guéridon près d’elle. Elle en sortit trois feuillets couverts de caractères d’imprimerie denses et juridiques.

« Une convention de séparation à l’amiable et de renonciation totale. Grace renonce à toute action en justice contre la famille Vance, contre moi-même et contre la société. Elle accepte de déclarer que son séjour dans le pavillon de chasse supérieur était un repos consenti pour des raisons de santé mentale. Elle renonce à la garde exclusive et cède la tutelle légale de l’enfant au conseil de famille jusqu’à sa majorité. En échange, un compte bloqué à Genève est crédité de cinq millions d’euros dès que l’enfant respire. Elle signe, Henri intervient, l’enfant vit, elle part refaire sa vie à l’autre bout du monde. Si elle refuse de signer, Henri remonte dans sa voiture. Et tu regarderas ta roturière mourir étouffée dans son propre sang en attendant des secours qui n’arriveront jamais à temps. »

« Tu es folle », cracha Ethan, tout son corps tremblant sous la violence du choc moral. « Tu as perdu l’esprit, Mère. Le pouvoir t’a entièrement dévorée. »

« C’est le monde réel, Ethan ! cria soudain Evelyn, perdant son masque pour laisser éclater une rage viscérale. Le monde n’est pas fait de tes romans d’amour de pacotille et de tes idéaux de jeune bourgeois gâté ! Ce manoir, cette entreprise, nos actions, notre nom, tout cela s’est construit sur la discipline, la sélection et le sang froid ! Cette femme n’était rien avant toi, elle ne sera rien après ! Elle n’est qu’un ventre porteur qui a failli nous coûter le contrôle de la holding ! Signe pour elle, ou fais-la signer ! »

Un gémissement plus rauque, plus profond, retentit depuis le sofa. Grace glissait vers le sol, le bassin tordu par une vague de douleur qui la fit suffoquer. Ses lèvres étaient bleues, sa peau d’une pâleur translucide où perlaient de grosses gouttes de sueur froide.

« Ethan… » murmura-t-elle. Sa voix n’était plus qu’un filet de vent. « Ne la laisse pas… ne la laisse pas prendre notre fille… s’il te plaît… »

« Une fille ? » murmura Ethan, tombant à nouveau à genoux près d’elle, lui essuyant le front de sa manche trempée. « C’est une petite fille ? »