« Pitié… » gémit Richard Vance derrière elles, sa voix n’étant plus qu’un filet brisé. L’homme puissant, le requin des affaires qui écrasait ses concurrents sans l’ombre d’un scrupule, s’était affaissé sur un genou, le regard égaré, tendant une main tremblante vers la silhouette de Scarlett. « Madame de Saint-Clair… Je vous en supplie. Épargnez ma fille. C’est une idiote sans éducation. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Prenez les terrains industriels, prenez les actions de la holding, mais laissez-nous un fonds de subsistance. Nous ne pouvons pas survivre dans la rue. »

Scarlett se redressa lentement, tournant le dos à Meredith qui restait prostrée au sol, les mains trempées dans la crème qu’elle avait elle-même répandue.

Elle toisa Richard Vance de toute sa hauteur. Ses yeux noirs ne contenaient aucune trace de triomphe, aucune lueur de jubilation mesquine. Il n’y avait là que l’indifférence absolue d’une force de la nature devant les décombres qu’elle vient de balayer.

« Vous n’avez pas eu cette pitié il y a douze ans, Richard », lâcha-t-elle d’une voix sourde. « Quand vous avez acculé Thomas Saint-Clair à la faillite en falsifiant les bilans du port autonome, vous vous souvenez de ce que vous lui aviez dit sur le perron de cette même salle ? »

Richard Vance écarquilla des yeux exorbités. Une lueur de terreur rétrospective traversa son regard opaque. « Thomas… Vous êtes… la fille de Thomas… »

« Vous lui aviez dit d’aller essuyer sa tête de mendiant dans le caniveau », murmura Scarlett. « Mon père s’est jeté du pont de Brooklyn trois jours plus tard. Ma mère est morte d’un arrêt du cœur dans un deux-pièces sans chauffage l’hiver suivant. J’ai passé douze années entières à compter chaque centime, à racheter chaque parcelle de votre dette, à attendre le jour précis où vous vous croiriez invulnérable. »

Elle fit un pas de plus vers l’homme brisé.

« Ce jour est arrivé, Richard. Et votre fille a eu la délicatesse d’en donner le signal avec un plateau de gâteau. »

Un silence sépulcral régnait sur la grande salle de banquet. Personne ne bougeait. Personne ne respirait. Les maîtres de la ville, pétrifiés par la révélation d’une tragédie patiemment vengée, baissaient les yeux les uns après les autres, honteux de leur lâcheté initiale.

Scarlett se tourna vers Julian Sterling.

« Lord Sterling », dit-elle avec une courtoisie clinique.

« Madame ? » répondit le vieil aristocrate, la voix nouée.

« Faites appeler une voiture pour moi. Ma tenue est devenue quelque peu inconfortable pour poursuivre cette soirée mondaine. »

« Elle est déjà devant le perron principal, Madame. Votre chauffeur attend vos ordres. »

Scarlett hocha la tête avec une sobriété parfaite. Elle ramassa sa pochette de satin noir sur la table, ajusta calmement l’étole verte tachée qui pendait le long de son bras droit, et commença à remonter l’allée centrale. Les invités s’écartaient précipitamment sur son passage, s’inclinant imperceptiblement, ouvrant une voie royale à travers la mer de costumes sombres et de parures scintillantes.

Elle marchait la tête haute, le visage encore barré par cette traînée de sucre vanillé qui séchait sous la lumière incandescente des lustres de Baccarat. Elle ne cherchait plus à s’essuyer. Ce n’était plus une tache. C’était le masque de guerre d’un prédateur qui venait de dévorer sa proie.

Au moment d’atteindre les lourdes portes d’acajou, Scarlett s’arrêta un instant. Sans se retourner, elle laissa tomber une dernière phrase dans le silence suspendu de la salle :

« Meredith. »

Au fond de la pièce, prostrée au milieu de la mélasse et des débris de cristal, l’héritière déchue leva un visage ravagé de pleurs et de mascara coulé.

« Nettoie la pièce avant de partir », ordonna froidement Scarlett. « C’est désormais ma propriété. »

Les portes battantes se refermèrent derrière elle dans un claquement sourd et définitif, scellant le destin de la maison Vance et laissant la haute société pétrifiée devant les ruines fumantes d’un empire détruit pour une part de gâteau.