Meredith retrouva immédiatement son insolence théâtrale. Elle fit volte-face, laissant traîner la traîne de sa robe rouge sur le sol maculé de crème, et se précipita vers son père d’un pas faussement affolé, feignant une indignation de petite fille outragée.
« Papa ! Enfin ! » s’écria-t-elle pour que chaque oreille dans la salle l’entende distinctement. « Cette intrigante a réussi à entrer sans carton d’invitation officiel ! Elle a agressé les serveurs, a provoqué une scène ignoble et s’est jetée sur les pièces montées pour créer un scandale. Regarde-la ! Elle ose encore nous défier du regard alors que le nom des Vance brille au frontispice de la soirée. Fais intervenir la sécurité du domaine tout de suite ! »
Richard Vance sourit d’un air indulgent à sa fille, posant une main paternelle sur son épaule nue. « Du calme, ma chérie. Les parasites ont toujours été attirés par la lumière de notre nom. Personne ne gâchera le triomphe de la maison ce soir. Lord Sterling, pardonnez cette interruption vulgaire. Nos agents vont nettoyer cette souillure sur-le-champ. »
Julian Sterling ne répondit pas. Le vieux lord s’était arrêté net dès le seuil de la porte. Ses yeux gris acier, d’ordinaire si calmes, venaient de balayer la scène : la flaque de pâtisserie au sol, l’assiette en argent retournée, le rictus triomphant de Meredith, et enfin, assise à sa table, Scarlett, le visage barré d’une ligne de crème durcie, ses yeux sombres rivés sur lui.
La couleur déserta instantanément le visage de Julian Sterling. Un pli d’effroi pur marqua son front.
« Julian ? » s’enquit Richard Vance, fronçant les sourcils devant l’immobilité de son partenaire d’affaires. « Tout va bien ? Ce n’est qu’une écervelée des bas quartiers qui s’est trompée de porte. Gardes ! »
Quatre vigiles aux carrures de colosses, oreillettes spiralées vissées au cou, firent un pas en avant depuis les tentures murales. Mais avant qu’ils n’aient pu faire trois mètres, la voix de Julian Sterling retentit, sèche, coupante, dépourvue de la moindre hésitation mondaine.
« Pas un pas de plus. Restez où vous êtes. Tous. »
Richard Vance tourna la tête, interloqué. « De quoi parlez-vous, Julian ? Nous devons faire le ménage avant l’allocution des actionnaires. Le protocole Aurelius doit être paraphé dans dix minutes. »
Scarlett se leva.
Elle se leva sans hâte, repoussant sa chaise d’un mouvement imperceptible des jambes. Malgré le vert émeraude de sa robe gâché par la graisse, malgré la masse blanchâtre qui souillait encore sa chevelure brune ramenée en chignon strict, sa posture possédait une autorité presque militaire qui fit refluer l’air autour d’elle. Elle ne baissa pas les yeux. Elle traversa la distance qui la séparait du groupe d’un pas lent, mesuré, chaque coup de ses talons aiguilles sur le sol résonnant dans la pièce avec la régularité d’un métronome funèbre.
Meredith eut un ricanement nerveux. « Tu marches vers ta propre perte, idiote. Baisse les yeux quand tu t’approches de mon père ! »
Scarlett ne lui accorda même pas un regard. Elle s’arrêta à deux mètres de Richard Vance et de Julian Sterling.
« Bonsoir, Richard », dit-elle simplement. Sa voix était une caresse de glace. « Il semblerait que votre fille ait hérité de votre manque absolu de discernement stratégique. Lancer du gâteau est sans doute la transaction la plus propre que la famille Vance ait exécutée au cours des cinq dernières années. »
Richard Vance se rengorgea, le teint virant au pourpre sous l’outrage. « Qui diable êtes-vous pour me parler sur ce ton dans la demeure des Sterling ? Sortez d’ici avant que je ne fasse détruire votre vie et celle de toute votre famille par un simple coup de fil à mes avocats ! »
« Elle n’a pas besoin de détruire votre vie, Richard », murmura Julian Sterling, dont la voix tremblait d’une émotion que personne ne lui avait jamais vue. « Parce que c’est elle qui en possède déjà chaque fraction. »
Le silence tomba, lourd comme une chape de plomb. Meredith ouvrit la bouche pour protester, mais le mot mourut dans sa gorge en voyant son père chanceler imperceptiblement en arrière, les yeux écarquillés.
« Qu’est-ce que… Julian, vous déraillez ? Vous savez qui elle est ? » demanda l’héritière, un filet d’angoisse fendant pour la première fois son assurance.
Julian Sterling fit un pas en avant, ignorant le père et la fille, et inclina profondément le buste devant la femme maculée de crème. Ce n’était pas un salut de courtoisie mondaine. C’était la courbure absolue d’un subordonné face à son souverain légitime.
« Madame de Saint-Clair », prononça le patriarche des Sterling d’une voix sourde. « Je vous présente mes excuses les plus solennelles pour cet affront intolérable sous mon propre toit. Si j’avais su que vous honoreriez notre réception de votre présence en personne plutôt que par le truchement de vos fondés de pouvoir, les dispositions les plus strictes auraient été prises pour vous préserver de la fange. »
Le nom flotta dans l’atmosphère comme une détonation sourde : Saint-Clair.
Dans le milieu de la finance internationale, personne n’ignorait ce patronyme, mais personne ne mettait de visage dessus. La dynastie Saint-Clair était ce géant de l’ombre qui contrôlait les chambres de compensation européennes, les terminaux pétroliers de Rotterdam et, surtout, le véhicule d’investissement Aurelius Capital, l’entité financière la plus discrète et la plus féroce du continent.
Richard Vance sentit son souffle se bloquer au fond de ses poumons. Une goutte de sueur froide naquit à la racine de ses cheveux grisonnants pour couler lentement le long de sa tempe.
« Aurelius… » bégaya-t-il, les lèvres soudain desséchées. « Vous êtes… l’actionnaire unique d’Aurelius ? C’est impossible. Le conseil d’administration est censé être présidé par un fiduciaire zurichois… »
« Le fiduciaire répond à mes ordres depuis sept ans, Richard », déclara Scarlett en inclinant légèrement la tête sur le côté. Un sourire sans joie étira le coin de ses lèvres. « Et j’ai pris la peine de faire le voyage ce soir pour une raison très précise : j’aime regarder dans les yeux les personnes à qui je retire le droit d’exister sur les marchés. »