Meredith Vance, l’unique héritière de la toute-puissante holding immobilière Vance, connue sur la côte pour une vanité sans bornes que ne rachetait aucune étincelle d’esprit, se tenait debout au centre de l’allée centrale. Ses doigts manucurés d’un carmin agressif lâchèrent le lourd plat d’argent qui venait de contenir un entremets à la vanille bourbon à trois étages. Dans un éclat de rire cruel et suraigu, elle venait d’écraser la totalité de cette pâtisserie dense et saturée de beurre doux directement au visage d’une jeune femme assise à l’écart, à une table ronde de l’aile est.
Le glaçage épais et la crème fouettée avaient explosé à l’impact, masquant les traits de la victime avant de s’écouler en coulées laiteuses et visqueuses sur les épaules dénudées et le bustier d’une robe du soir en soie sauvage d’un vert émeraude profond. Le textile précieux, buvant l’huile et le sucre, s’assombrit instantanément en taches irréversibles.
La femme assise était Scarlett.
Elle ne poussa pas le moindre cri. Elle ne manifesta aucun sursaut de recul. Ses mains fines, posées à plat sur ses genoux recouverts de tissu dévasté, ne tremblaient absolument pas. Autour d’elle, les conversations s’étaient éteintes comme des bougies sous une cloche d’argent, remplacées par ce murmure timoré et complaisant que la cruauté inspire aux lâches en habit. Tandis que la masse tiède de la crème glissait le long de sa tempe pour s’écraser en petits tas informes sur le marbre blanc du sol, Scarlett leva avec une lenteur calculée son bras droit. Son index effleura l’arête de son nez, puis, avec une précision géométrique et presque chirurgicale, balaya la matière blanche recouvrant son arcade sourcilière et son œil gauche.
Sous ce geste mécanique se révéla un regard noir, sec, d’une fixité de prédateur qui ne cille pas devant l’orage. Son visage demeurait un bloc de marbre, lisse, froid, vide de la moindre panique, hermétique à toute humiliation.
« Regarde-toi ! Une ordure barbouillée au beau milieu du gala des Sterling ! » La voix de Meredith résonna dans le volume cathédrale de la pièce, portée par une jubilation féroce. Elle se tourna vers les grappes de courtisans qui hochaient la tête avec un mépris d’emprunt. « Tu oses t’infiltrer ici ? Tu n’as ni le rang, ni le nom de famille, ni même une robe qui vaille le prix d’une de mes serviettes de table. Va te nettoyer cette tête de mendiante dans les toilettes du personnel et fuis par l’office avant que je ne fasse signe aux agents de sécurité de te balancer sur le trottoir comme le déchet que tu es. »
Meredith leva sa flûte de cristal taillé, désignant la jeune femme d’un balancement dédaigneux de son poignet bardé d’une rivière de diamants Cartier. Scarlett n’accorda pas un regard aux visages curieux qui se penchaient pour savourer le spectacle. Elle ne jeta pas un coup d’œil à son vêtement ruiné. Elle pivota simplement le buste, fixant droit dans les yeux la fille Vance. L’air entre elles sembla perdre dix degrés d’un coup.
« Profite bien, Meredith », murmura Scarlett.
Elle n’avait pas élevé la voix. Pourtant, le timbre possédait une résonance métallique si basse et si tranchante qu’il transperça le silence sans effort, dominant le grésillement sourd des climatiseurs et le tintement gêné d’une fourchette tombée au loin.
« Mais ouvre bien les yeux. Regarde autour de toi. »
Meredith eut un reniflement hautain en réajustant d’un coup d’épaule la bretelle en mousseline de sa robe rouge rubis. « Regarder quoi ? Une souillon couverte de sucre glace ? Mon père signe ce soir le protocole de rachat et de fusion du réseau logistique maritime et autoroutier des Vance. Les Sterling nous cèdent les rênes. Dans cette salle, ma famille est la loi. Tu n’es rien d’autre qu’un accident que je viens d’effacer. »
Scarlett ne répondit pas tout de suite. Elle tira de sa petite pochette de satin noir — qui était miraculeusement restée immaculée sur ses genoux — un mouchoir de fil de lin d’un blanc pur. Sans la moindre hâte, comme si elle se trouvait seule devant la coiffeuse de sa suite privée, elle essuya la commissure de ses lèvres, le contour de ses narines, puis le pli de sa mâchoire. Elle ne cherchait pas à faire disparaître le désastre ; elle se dégageait simplement la vue et la parole, avec l’assurance tranquille d’un chirurgien qui nettoie sa lame avant la première incision.
« La fusion des infrastructures », reprit calmement Scarlett en repliant le tissu souillé pour le déposer avec soin au centre de la table, sans quitter Meredith du regard. « Le projet Titan. Deux virgule huit milliards de dollars de valorisation sur papier. Quarante pour cent de garanties croisées sur les créances de la holding Vance, et soixante pour cent injectés par un mystérieux consortium luxembourgeois nommé Aurelius Capital. N’est-ce pas ce que ton père a promis aux banques ce matin même pour éviter que vos actions ne s’effondrent à l’ouverture des marchés de New York ? »
Le sourire arrogant de Meredith se figea une fraction de seconde, trahi par un clignement de paupières un peu trop rapide. « Comment connais-tu ces noms ? Tu as couché avec un juriste de bas étage pour avoir des miettes d’informations financières ? Tu crois m’impressionner en récitant des titres d’articles de presse ? Mon père arrive avec le vieux Lord Julian Sterling lui-même pour porter le toast officiel de clôture. Tu seras menottée avant qu’ils n’atteignent l’estrade. »
À cet instant précis, des pas lourds et mesurés résonnèrent sur le parquet ciré du grand vestibule attenant. Deux hommes en costume sombre et cravate argentée poussèrent les doubles battants en acajou massif de la salle d’honneur.
Richard Vance entra le premier. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au visage rubicond tanné par le scotch et les après-midi sur les terrains de golf privés, la démarche assurée d’un conquérant qui s’apprête à couronner vingt ans de manœuvres agressives. À ses côtés avançait Julian Sterling, patriarche respecté de la finance traditionnelle, les cheveux d’un blanc d’argent, l’allure raide et le regard indéchiffrable.