« Tu veux parler de justice ? Parlons-en. Jasmine a dix-neuf ans. Elle est majeure. En tant que propriétaire légitime des lieux, elle est en droit d’exiger l’expulsion immédiate de toute personne non titulaire d’un bail qui trouble la jouissance paisible de son bien. De plus, j’ai fait constater par huissier il y a six mois l’ensemble du mobilier présent avant notre remariage. Rien ici ne relève d’un acquêt commun, excepté le téléviseur du salon que tu as payé à crédit avec tes propres deniers. »
Mon père prit une profonde inspiration, sortit son propre téléphone portable de sa poche et regarda l’horloge murale.
« Il est quatorze heures quinze. J’ai déposé ce matin à onze heures une requête officielle en divorce pour faute au greffe du tribunal de grande instance, assortie d’une main courante pour vol avec effraction d’un domicile privé et recel. Les serrures de la porte d’entrée et du portail extérieur seront changées à seize heures par un collègue serrurier. Vous avez exactement quarante-cinq minutes pour charger vos effets personnels dans la voiture de ton frère. Tout ce qui restera après seize heures sera déposé sur le trottoir dans des sacs-poubelle. »
« Tu… tu n’as pas le droit ! » hurla Linda, prise d’une panique hystérique. « Tyler a son école ici ! Je n’ai nulle part où aller ! Mon frère habite un deux-pièces ! Arthur, tu ne peux pas jeter ton épouse à la rue pour un stupide ordinateur ! »
« Tu n’as pas hésité à jeter les souvenirs de ma défunte femme et les études de ma fille dans la gueule d’un receleur pour un téléphone portable », répliqua froidement mon père. « Tu as récolté exactement ce que tu as semé. Les quarante-cinq minutes ont commencé. »
Franck, comprenant que la situation tournait au désastre absolu et que poursuivre sur cette voie risquait d’attirer l’attention de la justice sur ses propres combines douteuses, attrapa le bras de sa sœur.
« Ferme-la, Linda. Ramasse tes affaires. Il a tous les actes notariés en règle, on ne peut rien faire ici. Tu vas juste t’enfoncer davantage. »
Les quarante minutes qui suivirent furent un tourbillon d’hystérie et de bruits sourds. Linda courait dans les escaliers, jetant pêle-mêle ses vêtements, ses produits de beauté et les jouets de Tyler dans de grands cartons qu’elle chargeait à la hâte dans le coffre et sur la banquette arrière de son frère. Elle pleurait, tempêtait, alternait les insultes les plus viles à mon encontre et les supplications désespérées adressées à mon père.
Mais Arthur demeura impassible, debout au milieu du couloir, les bras croisés, une véritable montagne de marbre contre laquelle venait se briser la tempête. Il vérifiait chaque sac pour s’assurer qu’aucun bibelot, aucun bijou ayant appartenu à ma mère n’était dissimulé au milieu du linge.
À quinze heures cinquante-cinq, Franck ferma le coffre de sa voiture d’un coup sec. Tyler, le visage rougi par les larmes, serrait contre lui une peluche usée, privé de son smartphone de luxe qui était resté consigné sur la table du salon pour être restitué au magasin d’électronique afin de rembourser l’argent prélevé illégalement.
Linda s’arrêta sur le perron, le visage ravagé par le mascara qui avait coulé, les cheveux en désordre. Elle me fixa avec un regard chargé d’un venin pur.
« Tu crois que tu as gagné, sale petite peste ? Ton père finira vieux, malade et seul dans cette maison délabrée, et ce sera de ta faute ! »
Je la regardai droit dans les yeux. Pour la première fois depuis deux ans, je ne ressentais plus aucune peur, aucune intimidation face à cette femme qui avait tenté d’effacer méthodiquement l’existence de ma mère de notre quotidien. Je sentais la chaleur de la présence de mon père derrière moi, solide comme un roc.
« Mon père ne sera jamais seul », lui répondis-je calmement. « Parce que cette maison est bâtie sur l’amour et la mémoire, pas sur la cupidité et le mensonge. Bon voyage, Linda. »
Arthur s’avança, posa la main sur la poignée de la lourde porte en chêne, et la claqua sans un mot au nez de son ex-épouse. Le déclic du verrou résonna dans le hall d’entrée comme un coup de fusil mettant fin à deux années d’un cauchemar silencieux.
Quelques instants plus tard, le bruit d’une camionnette se fit entendre dans l’allée : le serrurier arrivait pour installer les nouveaux barillets de sécurité.
Le soir même, un silence bienfaisant avait réinvesti chaque recoin de la maison. Les courants d’air froids qui semblaient hanter les couloirs depuis des mois avaient miraculeusement disparu, chassés par le feu qui crépitait doucement dans l’âtre du salon.
Sur la table en chêne, le désordre avait été entièrement nettoyé. Les cartons de Linda n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.
J’étais assise à mon bureau, à l’étage. L’écran de mon ordinateur portable brillait doucement dans la pénombre, projetant cette lumière bleue réconfortante que j’avais cru perdre pour toujours. J’avais passé deux heures à vérifier l’intégrité de mes fichiers : mon devoir de droit constitutionnel était intact, et dans le dossier sécurisé, les photos de vacances avec maman étaient toutes là, souriantes et lumineuses, défiant le temps et la malveillance.
On frappa discrètement à la porte de ma chambre.
« Entre, papa. »
Arthur poussa la porte, portant deux tasses fumantes de chocolat chaud garnies d’un nuage de cannelle, exactement comme maman en préparait les soirs d’automne pluvieux. Il posa une tasse sur mon sous-main et s’assit sur le bord du lit.
Ses épaules, d’ordinaire si droites, s’affaissaient légèrement sous le poids de la fatigue accumulée. Le contrecoup émotionnel commençait à se faire sentir, mais son regard était incroyablement apaisé.
« Tu travailles encore ? » demanda-t-il avec un demi-sourire.
« Je finalise les conclusions de mon mémoire », répondis-je en fermant doucement le clapet pour me tourner vers lui. « Papa… je ne sais pas quoi te dire. Ce que tu as fait aujourd’hui… personne n’aurait osé aller aussi loin, aussi vite. »