« Linda », commença-t-il, d’une voix si basse qu’elle fit frissonner les tasses suspendues au râtelier. « Répète ce que tu viens de dire. Lentement. »

Linda ne cilla pas. Elle avait cette morgue tenace, cette assurance insolente des gens qui sont intimement convaincus que leur égoïsme est une forme supérieure de justice familiale. Elle s’essuya nonchalamment le bout des doigts avec un torchon à carreaux, avant de le jeter sur le comptoir en marbre.

« Tu m’as très bien entendue, Arthur », répliqua-t-elle sans le moindre tremblement dans la voix. « Ton fils par alliance, le garçon qui vit sous ce toit, n’avait pas d’appareil digne de ce nom pour communiquer avec ses camarades de classe ou faire ses activités. Il traînait un vieux modèle d’occasion dont la batterie ne tenait même plus une heure. Tous ses copains de CM2 ont le dernier modèle tactile. Il en pleurait le soir. Jasmine, elle, est adulte. Elle est à l’université, elle a les capacités de travailler, d’économiser, de faire des ménages ou de donner des cours pour se racheter un outil. Et puis, soyons honnêtes : elle passe des journées entières enfermée à regarder des bêtises sur cet écran au lieu d’aider aux corvées de la maison. C’était inutile de laisser un objet aussi coûteux croupir dans sa chambre alors qu’il pouvait servir à l’équilibre de cette famille. »

« Servir à l’équilibre ? » murmurai-je, la voix étranglée par une montée de larmes brûlantes que je refusais pourtant de laisser couler. « Tu as volé mon outil de travail ! C’était un cadeau de maman et papa ! Mes cours de droit constitutionnel sont dessus, mon mémoire de premier semestre que je dois rendre vendredi… Mes souvenirs ! Les photos de ma mère qui n’étaient nulle part ailleurs ! »

Un petit sourire en coin, méprisant et venimeux, étira les lèvres peintes de Linda.

« Les photos ? Un disque dur, c’est du matériel, Jasmine. Il faut grandir un peu et arrêter d’utiliser les morts comme prétexte dès qu’on te contrarie. C’est bon, l’argent a été dépensé utilement. Le livreur est passé ce matin à huit heures. Tyler a son téléphone sur la table basse du salon. Va voir par toi-même comme il est heureux. Une famille, c’est fait pour partager les ressources. »

Mon père fit un pas en avant. Il ne criait pas. Il n’avait jamais crié, même lors des pires moments après les funérailles de maman, même quand les factures d’hôpital s’accumulaient sur la table basse et menaçaient de nous noyer sous les dettes. Mais sa présence emplit toute la pièce d’une gravité insoutenable.

« Linda. Où as-tu vendu l’ordinateur portable de ma fille ? »

« Chez un prêteur sur gages, sur le boulevard de l’Est », répondit-elle d’un ton détaché, tout en vérifiant l’état de sa manucure fraîche. « J’ai eu un très bon prix. Mille deux cents euros en liquide. Exactement de quoi payer l’appareil haut de gamme avec la coque de protection renforcée et le forfait d’un an que Tyler réclamait depuis la rentrée. Tu devrais me remercier. J’ai géré le budget sans toucher au compte commun. »

« Tu as volé dans ma maison », dit Arthur. Chaque mot semblait gravé au burin dans la pierre.

« Je suis ton épouse légale depuis deux ans ! Rien de ce qui est sous ce toit ne m’est étranger ! Arrête ton cirque pour un tas de circuits imprimés ! » s’emporta-t-elle soudain, piquée au vif par le mépris froid de mon père. « Tu vas faire tout un scandale pour ta fille chérie qui passe son temps à me snober ? Regarde-la ! Elle te manipule depuis le premier jour. Elle ne m’a jamais acceptée, elle refuse que Tyler prenne sa place dans cette maison ! »

À ce moment précis, Tyler apparut dans le cadre de la porte de la cuisine. Le garçonnet de dix ans tenait entre ses mains un smartphone noir brillant, encore entouré de plastique de protection transparent. Il avait ses écouteurs autour du cou et arborait un sourire béat, totalement inconscient du cataclysme qui déchirait la pièce.

« Maman ! » s’écria-t-il avec fierté. « Regarde ! J’ai déjà installé le jeu de bagnoles ! Ça rame pas du tout ! »

Le regard de mon père quitta Linda pour se poser sur le garçon, puis sur l’objet rutilant. Une étincelle sombre s’alluma dans ses yeux. Il s’approcha de l’enfant sans aucune animosité, s’accroupit doucement pour être à sa hauteur, et lui tendit la main avec un calme déconcertant.

« Donne-moi ça une seconde, Tyler. »

« Arthur, non ! Ne touche pas à ses affaires ! » glapit Linda, bondissant en avant.

« Donne-le-moi, Tyler », répéta mon père d’une voix douce mais indiscutable.

Intimidé par l’autorité naturelle de mon père, le petit garçon déposa docilement l’appareil entre ses paumes calleuses d’artisan. Mon père se releva. Il inspecta l’appareil, vérifia l’écran allumé, puis le glissa lentement dans la poche intérieure de son veston de travail.

« Hé ! C’est mon téléphone ! » gémit Tyler, les yeux déjà pleins d’eau en se tournant vers sa mère. « Maman, dis-lui ! Tu avais dit qu’il était à moi ! »

« Rentre dans ta chambre, Tyler. Tout de suite », ordonna Arthur sans élever la voix. Le ton n’admettait aucune réplique. L’enfant, sentant le danger, recula d’un pas avant de détaler dans l’escalier à toutes jambes.

Linda était écarlate. La fureur déformait ses traits d’ordinaire si apprêtés.

« Tu es devenu complètement fou ?! C’est le cadeau de mon fils ! Rends-le-lui immédiatement ou je te jure que… »

« Ou quoi, Linda ? » l’interrompit Arthur. « Tu vas appeler la police ? Veux-tu que nous fassions venir les officiers ici, maintenant, pour leur expliquer comment tu as pénétré dans la chambre fermée d’une jeune fille de dix-neuf ans, volé un bien personnel acquis avant notre mariage, portant un numéro de série enregistré à mon nom avec une facture nominative, pour aller le refourguer illégalement à un receleur de quartier ? Tu penses que le procureur va applaudir ton sens de la solidarité maternelle ? »