Elle resta muette une fraction de seconde, frappée par la lucidité implacable de son raisonnement juridique. Mais sa mauvaise foi reprit vite le dessus.

« Tu ne ferais jamais ça. Tu es bien trop lâche. Tu penses à ta réputation dans le quartier. »

Arthur ne répondit pas. Il se tourna vers moi, posa sa lourde main sur mon épaule et serra doucement.

« Jasmine. Habille-toi. Prends tes papiers d’identité et la facture d’origine de l’ordinateur qui est rangée dans le classeur bleu de mon bureau. On part dans cinq minutes. »

« Où est-ce qu’on va, papa ? » demandai-je, tremblante.

« Récupérer ce qui t’appartient. Et régler cette histoire une bonne fois pour toutes. »

Le trajet jusqu’au boulevard de l’Est se fit dans un silence de plomb. Mon père conduisait sa vieille berline avec une précision chirurgicale, les mâchoires serrées, les yeux fixés sur le bitume luisant de pluie. À côté de lui, je tenais le classeur bleu contre ma poitrine comme un bouclier. Ce classeur contenait tous les souvenirs précieux de ma mère : les actes de propriété de la maison, les certificats de garantie, les reçus d’achat de chaque meuble de valeur. Maman avait toujours été d’une minutie exemplaire. C’est grâce à cette manie des dossiers bien tenus que nous avions en main la facture originale d’achat de la machine, datée de dix-huit mois plus tôt, avec le numéro de série imprimé en noir sur blanc.

Le magasin de prêt sur gages était une officine miteuse, coincée entre un kebab et un salon de toilettage canin. Des barreaux métalliques protégeaient la vitrine où s’entassaient guitares électriques poussiéreuses, bijoux dépareillés et appareils photo d’un autre âge.

La clochette tinta sèchement quand mon père poussa la porte. Derrière un comptoir grillagé surmonté d’une vitre blindée, un homme d’une cinquantaine d’années, le crâne dégarni et un cure-dent coincé au coin des lèvres, leva les yeux d’un journal de courses hippiques.

« Bonjour », lança l’homme sans enthousiasme. « On achète, on vend, ou on met en gage ? »

Arthur s’avança jusqu’au guichet, sortit la facture du classeur et la plaqua contre le verre de sécurité.

« Ce matin, vers neuf heures, une femme d’environ quarante ans, cheveux châtains mi-longs, nommée Linda Carter ou Linda Vane, vous a apporté un ordinateur portable gris anthracite de dix-sept pouces. Voici la preuve d’achat et le numéro de série officiel. Cet appareil m’appartient. Il a été volé dans ma demeure privée il y a quelques heures à peine. »

Le commerçant arqua un sourcil, retira lentement son cure-dent et jeta un coup d’œil distrait au papier. Un pli d’inquiétude barra son front, mais il tenta de faire bonne figure.

« Écoutez mon brave monsieur, j’ai vu passer beaucoup de monde ce matin. La dame avait une pièce d’identité valide, elle a signé le registre de vente en bonne et due forme en affirmant sur l’honneur que l’appareil était le sien. J’ai payé en liquide. La transaction est close. Si vous avez un problème familial, réglez ça chez vous. Ici, c’est un commerce légal. »

« Ce n’est pas un problème familial », répliqua Arthur d’un ton qui fit perdre toute contenance au prêteur. « C’est du recel de vol aggravé. Le numéro de série est enregistré au registre de police de la ville car l’appareil bénéficiait d’une assurance contre le vol. Soit vous allez dans votre arrière-boutique me chercher cette machine immédiatement, sans qu’il ne lui manque la moindre vis, et vous reprenez les mille deux cents euros que voici… »

Mon père sortit de sa poche l’enveloppe contenant le téléphone flambant neuf de Tyler avec son reçu d’achat que Linda avait eu l’imprudence d’agrafer sur la boîte restée dans l’entrée, ainsi qu’une liasse de billets qu’il venait de retirer au distributeur automatique.

« …soit je compose le numéro direct du commissaire divisionnaire Martin, qui se trouve être un ami d’enfance avec qui je joue aux cartes le samedi soir. Une descente de police dans votre boutique avec vérification complète de votre registre des entrées et des objets non déclarés prendra environ quarante minutes. C’est vous qui choisissez. »

L’homme déglutit péniblement. Il jeta un regard nerveux vers la porte du fond, hésita deux secondes, puis leva les mains en signe d’apaisement.

« Pas besoin de s’énerver. On reste entre gens civilisés. Attendez là. »

Trois minutes plus tard, il revenait avec la sacoche noire familière. Je sentis une vague de soulagement si puissante m’envahir que mes genoux faillirent se dérober. Arthur ouvrit la fermeture éclair, vérifia l’état de l’écran, inspecta le numéro de série au dos de la coque. Tout correspondait. Rien n’avait été effacé.

Mon père posa sur le comptoir la somme exacte que l’homme avait versée à Linda, ni plus ni moins.

« Vous avez de la chance que ma fille n’ait pas le temps d’attendre la déposition au poste pour son travail universitaire », dit mon père en reprenant la sacoche. « Mais si je revois le nom de mon épouse sur votre registre une seule fois, je reviendrai avec une brigade entière. »

Nous sommes ressortis dans l’air frais. En rentrant dans la voiture, je serrai mon ordinateur contre moi en éclatant en sanglots. Toutes les tensions accumulées depuis des mois s’évacuaient enfin : les remarques blessantes de Linda à chaque repas, sa façon de faire disparaître les cadres de ma mère des étagères du salon, ses exigences financières insensées pour gâter son propre fils tout en me reprochant le moindre paquet de pâtes acheté pour mes déjeuners à la fac.

« Tout est fini, Jasmine », me dit mon père en démarrant le moteur. Sa voix était douce, mais son visage restait fermé, dur comme du granit.

« Papa… elle ne changera jamais. Elle va te pourrir la vie pour ça. Elle va te faire payer le fait d’avoir repris le téléphone de Tyler. »

Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, puis tourna la tête vers moi.