La gifle ne vient pas de moi.

Elle claque dans la pièce avec le bruit sec d’un coup de fouet. C’est Lorenzo qui a frappé. Le vieil homme a le bras encore tendu, les doigts tremblants, le visage déformé par une douleur sourde et ancienne. Daniele porte la main à sa joue droite, incrédule, les yeux écarquillés par la stupéfaction.

« Tu n’es pas seulement un escroc, Daniele, murmure Lorenzo d’une voix brisée. Tu es un lâche. Et ça, aucune terre, aucune entreprise ne pourra jamais le racheter. »

Je ne dis rien. La fureur qui m’avait fait saisir la batte de frêne au fond de ma remise s’est tassée, laissant la place à un dégoût immense, froid et sans fond. Je regarde ces deux hommes, les maîtres de la colline, ceux devant qui le curé et le maire s’inclinaient à la sortie de la messe du dimanche. Il ne reste rien de leur superbe. Rien qu’un vieux père trahi et un fils médiocre dévoré par des ambitions trop grandes pour ses épaules étroites.

Je m’approche de la table pliable. Méthodiquement, je referme le classeur à levier. Je prends le carnet à spirale noir de Chiara et je le glisse dans la poche intérieure de ma veste de velours. Puis, je ramasse les liasses de copies d’actes notariés et les dossiers cadastraux. Tout est en ordre, numéroté, classé par dates avec cette écriture penchée et appliquée qu’elle avait déjà sur ses cahiers d’école primaire.

« Qu’est-ce que tu fais ? demande Daniele d’une voix sourde. Ces papiers m’appartiennent. Ce sont des documents de mon cabinet. »

Je le regarde pour la première fois droit dans les yeux.

« Si tu fais un seul pas vers moi, Daniele, je ne me servirai pas de mes mains. Je laisserai le procureur de Modène lire la page quarante-deux de ce dossier. Celle où tu as imité le timbre humide de la chambre d’agriculture pour valider l’abattage des chênes centenaires du vallon. »

Daniele se tait. Ses lèvres se mettent à trembler imperceptiblement.

« Nous redescendons », dis-je en me tournant vers Lorenzo.

Le voyage de retour se fait dans le même silence sépulcral, mais cette fois, le poids a changé d’épaules. Daniele regarde par la vitre passager, la tête tournée vers les ténèbres des bois de châtaigniers, incapable d’affronter l’image de son père crispé sur le volant.

Lorenzo arrête la berline devant le portail de ma ferme à 4 h 12 du matin. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont toujours éclairées. Une faible fumée s’échappe de la cheminée : Chiara a dû rallumer le poêle à bois pour chasser le froid qui monte de la plaine avant l’aube.

Avant que je n’ouvre la portière, Lorenzo pose sa main ridée sur le dossier de mon siège.

« Samuele. »

Je m’arrête, la main sur la poignée chromée.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? » me demande-t-il, la voix éteinte.

« Ce que ma fille décidera de faire, réponds-je sans me retourner. Elle a trente-deux ans. Elle n’a plus besoin que nous signions pour elle. Et toi, Lorenzo, prépare ton carnet de chèques pour payer les avocats. Tu vas en avoir besoin. »

Je descends de voiture. Les phares de la Mercedes restent allumés quelques secondes, éclairant mes pas sur les graviers de la cour, puis le moteur gronde doucement et la voiture fait demi-tour dans la nuit pour reprendre la direction de la villa des hauteurs.

Quand je pousse la porte de la cuisine, l’odeur du café chaud a remplacé celle de la camomille que le docteur Masini avait préparée. Chiara est assise près du poêle à bois. Elle a trouvé une paire de vieilles pantoufles en laine de sa mère dans le placard sous l’escalier. Sa lèvre est toujours fendue, mais l’enflure sur sa pommette a pris une teinte bleuâtre, plus stable. Sur la table, elle a posé deux tasses vides.

Elle me regarde entrer avec les dossiers sous le bras. Elle ne me demande pas où je suis allé. Elle sait. Elle reconnaît le carton usé des chemises de la société de Levizzano.

« Tu as vu ton père ? » demande-t-elle doucement.

« Je l’ai vu. Il m’a donné la clé. »

Je pose l’épaisse pile de documents sur la toile cirée, juste à côté de la boîte de pansements et de la compresse imbibée d’arnica que le médecin a laissée.

Chiara passe ses doigts sur la reliure du carnet noir. Une larme coule sur sa joue tuméfiée, silencieuse, sans sanglot. Elle n’essuie même pas son visage.

« J’ai eu tellement honte, papa », murmure-t-elle en fixant la flamme à travers la vitre du poêle.

Je tire la vieille chaise en paille en face d’elle. Le bois gémit sous mon poids. Je prends ses deux mains dans les miennes. Ses doigts sont froids, mais ils ne tremblent plus.

« La terre sous les ongles, Chiara, ça part avec de l’eau tiède et un peu de savon noir, dis-je en serrant ses paumes rugueuses entre les miennes. Mais ce qu’il a dans la tête et dans le ventre, lui, ça ne partira jamais. Même avec tout l’or de la région. »

Elle hoche la tête, une fois, puis appuie son front contre mes mains calleuses.

Le jour commence à se lever derrière les collines de Castelvetro. Une première lueur gris fer filtre à travers les rideaux de lin de la cuisine, découpant les silhouettes familières de la crédence, des casseroles en cuivre suspendues à la poutre maîtresse et de la vieille horloge comtoise qui égrène ses secondes avec une régularité que rien ne peut troubler.

À six heures et quart, le téléphone fixe posé sur le guéridon de l’entrée se met à sonner. Chiara lève les yeux vers moi.

« C’est l’avocat de Modène, dit-elle d’une voix qui a retrouvé son timbre clair et déterminé. J’avais programmé un rappel automatique sur son répondeur pour six heures. »