Clause dix-sept.
Camille aurait pu agir immédiatement.
Ses avocats le lui recommandèrent.
Elle ne le fit pas.
Elle voulait comprendre pourquoi.
Parce que quelque chose ne collait pas.
Antoine n’était pas ruiné.
La villa valait beaucoup plus qu’au moment de l’achat.
Ses hôtels fonctionnaient.
Ses restaurants aussi.
Alors pourquoi risquer un défaut contractuel ?
La réponse apparut quelques semaines avant la fête.
Antoine préparait une opération plus grande.
Il voulait utiliser la Villa Céleste comme garantie dans le financement d’un projet hôtelier international.
Il pensait que Laurent Patrimoine n’oserait jamais reprendre un actif aussi visible.
Surtout pas après la mort de François.
Il pensait que Camille négocierait.
Il se trompait.
Mais elle voulait d’abord le voir.
Pas dans un bureau.
Pas devant des avocats.
Chez lui.
Avec ses amis.
Quand il se croyait intouchable.
Voilà pourquoi elle avait demandé à être ajoutée au personnel temporaire de la soirée.
Une seule personne sur place connaissait sa véritable identité.
Le chef juridique de Laurent Patrimoine, installé ce soir-là dans le premier SUV noir.
Les autres véhicules transportaient des notaires, des représentants bancaires, des administrateurs indépendants et deux anciens associés de son père.
Pas de sécurité.
Pas de police.
Pas de spectacle.
Seulement des gens capables de rendre une clause réelle.
Victoire Delorme n’aurait normalement dû avoir aucun rôle dans l’histoire.
Elle était une invitée.
Fille d’un investisseur parisien.
Proche d’Antoine.
Connue pour ses apparitions dans les soirées les plus fermées de la Côte d’Azur.
Camille l’avait observée pendant près de deux heures.
Victoire parlait au personnel comme s’il n’existait qu’à hauteur de sa main.
Un serveur avait apporté le mauvais champagne.
« Reprenez ça. »
Une employée avait déplacé un fauteuil.
« Pas là. Là-bas. »
Toujours sans merci.
Toujours sans regarder vraiment.
Puis elle avait remarqué Camille.
Une fois.
Deux fois.
La troisième fois, elle l’avait arrêtée.
« Vous êtes nouvelle ? »
« Ce soir, oui. »
Victoire avait pris une coupe.
« Ça se voit. »
Camille avait répondu :
« Tant mieux. »
Victoire avait levé un sourcil.
« Pardon ? »
« Rien, madame. »
Puis Camille s’était éloignée.
Dix minutes plus tard, elle l’avait entendue rire avec une amie.
« Certaines serveuses deviennent très sûres d’elles dès qu’elles travaillent dans une belle maison. »
Camille n’avait rien dit.
Son père lui avait appris à ne pas confondre l’envie de répondre avec la nécessité de le faire.
Puis la piscine était arrivée.
Et avec elle, la clause dix-sept.
Antoine regardait toujours les SUV.
Victoire s’approcha de lui.
« Tu vas m’expliquer ? »
Il murmura :
« Pas ici. »
Camille entendit.
Elle sourit légèrement.
« Si. Ici. »
Antoine se tourna vers elle.
La peur avait disparu de son visage.
Elle avait été remplacée par autre chose.
La colère.
« Vous n’avez pas le droit de faire ça. »
« De faire quoi ? »
« D’entrer ici avec… avec tout ça. »
Camille regarda les véhicules.
« Ils sont invités. »
« Par qui ? »
« Par moi. »
Antoine ricana.
« Vous n’êtes rien ici. »
Plusieurs invités retinrent leur souffle.
Camille le regarda longuement.
Puis demanda :
« Vous voulez vraiment continuer ? »
Antoine hésita.
Cette seconde d’hésitation suffit à tout changer.
Camille sortit de la poche intérieure de sa veste un petit étui imperméable.
Elle l’ouvrit.
En sortit un document plié.
Victoire regarda.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Camille répondit :
« La notification de défaut. »
Antoine ferma les yeux.
Et la soirée bascula définitivement.
PARTIE 2 — LA PHRASE QUE PERSONNE N’AVAIT LUE
Le premier homme sortit enfin d’un SUV.
Pas rapidement.
Pas comme quelqu’un qui venait arrêter qui que ce soit.
Il ouvrit calmement sa portière.
Costume gris.
Mallette noire.
Maître Julien Armand, notaire à Aix-en-Provence.
Puis une femme descendit du deuxième véhicule.
Sophie Bernard, directrice juridique de Laurent Patrimoine.
Le troisième SUV resta fermé.
Les suivants aussi.
Camille avait demandé que le minimum de personnes sorte.
Elle ne voulait pas un théâtre.
La file de voitures avait déjà créé suffisamment de spectacle.
Antoine regarda Julien approcher.
« Maître Armand. »
Le notaire inclina la tête.
« Monsieur Moreau. »
La voix d’Antoine était sèche.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
Julien répondit :
« Mon travail. »
Victoire regarda Camille.
« Qui êtes-vous ? »
Camille répondit enfin.
« Camille Laurent. »
Le nom fit son effet.
Pas sur tous les invités.
Mais sur suffisamment.
Un homme d’affaires près du bar se retourna brusquement.
Une femme murmura :
« Laurent Patrimoine ? »
Camille ne réagit pas.
Victoire, elle, connaissait le nom.
Très bien.
« La fille de François Laurent ? »
« Oui. »
Le visage de Victoire changea.
Elle regarda l’uniforme trempé.
Puis Camille.
Puis Antoine.
« Tu savais ? »
Antoine ne répondit pas.
Victoire comprit.
« Tu savais qui elle était ? »
Cette fois, Antoine dit :
« Pas ce soir. »
Camille intervint :
« Il savait qui j’étais. Il ne savait pas que j’étais ici. »
Victoire recula légèrement.
Le morceau de soirée qu’elle croyait comprendre se fissurait.
Julien posa sa mallette sur une table.
Sophie ouvrit un dossier.
Camille regarda Antoine.
« Vous avez reçu trois mises en demeure. »
« Contestées. »
« Vous avez eu soixante jours. »
« Mes avocats ont répondu. »
« Ils ont gagné du temps. »
Camille fit un pas vers lui.
« Ils n’ont pas corrigé le défaut. »
Antoine serra la mâchoire.
« La clause dix-sept ne s’applique pas. »
Julien répondit calmement :
” Oui. “
Antoine se tourna.
« Ce n’est pas à vous d’en décider. »
« Non. »
Le notaire hocha la tête.
« Mais le tribunal arbitral l’a confirmé à dix-huit heures douze. »
Silence.
Antoine reste immobile.
Camille vit le moment précis où il comprit que la bataille qu’il pensait encore mener était terminée depuis plusieurs heures.
Victoire chuchota :
« Tribunal arbitral ? »
Camille répondit :