Quand la fournée fut entièrement tirée et mise en paniers pour la boutique, Jean-Baptiste regarda la vieille pendule murale en faïence. Il était presque onze heures.
« Va te laver au lavabo là-bas. Il y a du savon de Marseille et une serviette propre. Puis tu pourras reprendre tes affaires et t’en aller. »
Maxime se leva lentement. Chaque muscle de son torse et de ses cuisses lui rappelait le poids de la terre et de la farine. Il alla au robinet de cuivre, frotta longuement son visage et ses bras avec le gros cube de savon vert jusqu’à ce que la mousse devienne grise, puis s’essuya soigneusement. Il remit son t-shirt, puis s’approcha de l’étagère où reposaient sa doudoune et son téléphone.
Il prit l’appareil. L’écran s’illumina, affichant des dizaines de notifications de ses complices, des messages stupides demandant si la vidéo avait été postée, pourquoi il avait disparu, si le vieux s’était énervé. D’un geste sec, sans la moindre hésitation, Maxime sélectionna la vidéo enregistrée le matin même et appuya sur supprimer. Puis il éteignit définitivement l’appareil et le glissa au fond de sa poche.
Il enfila sa veste sans fierté, puis se tourna vers la sortie.
Mais arrivé devant la porte, il s’arrêta.
Adèle était toujours là, debout maintenant, s’apprêtant à partir avec un cabas rempli par Marie : deux pains complets, des brioches pour la semaine et un bocal de soupe maison. Elle tenait sa canne d’une main encore hésitante.
Maxime fit trois pas vers elle. Il ne chercha pas à fuir son regard cette fois. Il s’inclina légèrement, les épaules basses, la voix brisée mais claire :
« Pardonnez-moi, madame. Ce que j’ai fait était dégoûtant. Si vous voulez porter plainte, je dirai la vérité aux gendarmes. J’ai été… j’ai été un monstre. »
Adèle le contempla un instant. Ses yeux bleus délavés, bordés de rides innombrables, semblèrent sonder l’âme du garçon pour vérifier si les larmes de l’effort avaient lavé l’insolence. Elle posa lentement sa main déformée par l’arthrose sur l’avant-bras du jeune homme. Son geste était d’une légèreté désarmante.
« La jeunesse est parfois une maladie cruelle, mon garçon », dit-elle doucement, d’une voix qui avait la fragilité du papier de soie. « Elle fait croire qu’on ne vieillira jamais, qu’on ne souffrira jamais. Mais tu as les mains d’un travailleur maintenant. Garde-les propres. Ne les salis plus avec la méchanceté. »
Elle retira sa main et passa la porte de la boutique, dont la clochette tinta une nouvelle fois pour accompagner son départ dans la clarté retrouvée de la rue.
Maxime resta seul avec le boulanger. Jean-Baptiste rangeait ses pelles, le dos tourné, l’air indifférent en apparence, mais attentif à chaque souffle.
« Monsieur Vasseur ? » appela timidement le garçon.
L’artisan se retourna, essuyant son front d’un revers de bras.
« Tu es encore là ? »
« La vidéo de surveillance… vous allez la donner à la police ? »
Jean-Baptiste regarda Maxime dans les yeux. Un éclat malicieux, presque imperceptible, dansa au fond de ses prunelles sombres. Il leva la main vers la porte de la boutique et désigna de nouveau la petite excroissance sous la corniche de bois.
« Cette caméra-là ? » demanda le mitron. « Ça fait trois ans qu’elle n’est plus branchée. Les souris ont grignoté le câble dans le faux plafond l’hiver où nous avons refait l’isolation. Elle ne filme que le néant. »
Maxime ouvrit de grands yeux, stupéfait.
« Mais… vous m’avez dit… »
« Je t’ai dit ce qu’il fallait pour que tu t’arrêtes », répliqua Jean-Baptiste avec un calme olympien. « La peur de la police t’a fait poser le balai. Mais c’est le travail qui t’a fait comprendre. La loi punit, mon garçon, mais elle n’apprend rien à personne. Ce fournil t’a appris davantage en trois heures que dix tribunaux en six mois. Maintenant, tire-toi d’ici avant que je ne te demande de nettoyer les cendriers du fourneau. »
Maxime fixa ce vieux paysan des villes pendant quelques secondes, saisi d’un respect qu’il n’avait jamais éprouvé pour aucun professeur, aucun juge, aucun père distant. Il fit un pas vers la sortie, poussa la porte vitrée, puis se retourna brusquement, la main sur la clenche.
« Monsieur ? »
« Quoi encore ? » grogna le boulanger en saisissant un balai de paille.
« Est-ce que… est-ce que je peux revenir demain matin ? Pour vous aider à porter les sacs ? Pas pour l’argent. Juste pour… pour continuer à apprendre. »
Jean-Baptiste Vasseur cessa son mouvement. Il regarda le gamin : ses cheveux encore ébouriffés, sa veste trop chère froissée, ses yeux qui ne cherchaient plus à dominer le monde mais à y trouver une place décente.
Le vieux boulanger planta son balai sur les dalles et laissa échapper un grognement qui ressemblait presque à un rire contenu.
« Quatre heures et quart », lâcha-t-il d’une voix bourrue. « Pas quatre heures seize. À quatre heures seize, la porte est fermée de l’intérieur et je n’ouvre à personne. Apporte des vêtements solides, pas tes nippes de saltimbanque. Et prépare-toi à avoir mal aux bras. »
« Quatre heures et quart. Je serai là. Merci, monsieur Vasseur. »
La clochette tinta. Maxime sortit sur le trottoir de la rue des Martyrs. L’air froid de midi fouetta son visage débarrassé de son masque, purifiant ses poumons du feu du fournil. Au sol, sur le bitume nettoyé, il ne restait de l’outrage du matin qu’une trace à peine visible, un voile blanc presque effacé par les pas des passants honnêtes.
Le jeune homme remonta la rue d’un pas neuf, le dos droit, sentant sous la peau de ses paumes calleuses la marque indélébile de la farine, ce premier sceau d’une humanité qu’il venait tout juste de commencer à mériter.