« Avec tes mains. Avec le balai que je vais te prêter. Et quand ce trottoir sera propre, tu n’auras pas fini. »

Maxime eut un ricanement forcé, regardant autour de lui pour chercher l’appui d’un passant, d’un voisin, de n’importe qui. Mais à cette heure matinale, la rue des Martyrs n’abritait que quelques ombres pressées qui hâtaient le pas pour ne pas se mêler des histoires d’autrui. La ville moderne savait détourner les yeux avec une perfection redoutable.

« Et si je refuse ? Tu vas faire quoi, me frapper ? Vas-y, touche-moi ! Je porte plainte dans l’heure, mon père est avocat, t’as même pas idée de la merde dans laquelle tu vas te mettre, le mitron ! »

Jean-Baptiste eut un très léger sourire, un pli amer au coin des lèvres qui fit descendre une goutte de sueur froide le long de la nuque du jeune provocateur.

« Je ne te toucherai pas », répondit le boulanger calmement. « Je n’abîme pas mes mains sur ce qui ne vaut rien. Mais vois-tu cette caméra là-haut ? »

Il pointa un doigt épais vers le coin supérieur de sa devanture. Sous la corniche de chêne ouvragé, dissimulée par une moulure ancienne, une petite lentille noire clignotait discrètement d’un voyant rouge régulier. C’était un modèle haute définition, installé après les dégradations des vitrines de l’hiver précédent.

« Tout est là-dessus », poursuivit Jean-Baptiste. « Ton visage, le visage de tes copains, l’agression sur une personne vulnérable, le déversement gratuit. Le commissariat est à deux cents mètres. Le capitaine Moreau boit son café ici chaque matin à sept heures et demie. Il apprécie beaucoup mes croissants. Et il n’aime pas particulièrement les petits lâches qui tourmentent les vieilles dames du quartier. Alors, tu as deux choix. Soit nous attendons Moreau ensemble, ici même, et ton père l’avocat viendra te chercher au poste avant midi, ton nom bien visible sur le procès-verbal pour violences volontaires et humiliation publique. Soit tu entres. »

Maxime fixa la caméra, puis le regard d’acier du boulanger. Son arrogance se fendit comme une mauvaise croûte sous la dent. L’idée que son visage circule, que ses parents découvrent sa misérable performance, que son école prestigieuse ait vent de cette affaire par la police… La terreur des conséquences réelles, débarrassée du filtre protecteur d’un écran virtuel, le saisit brutalement.

« Entrer ? Pour faire quoi ? » balbutia-t-il, la voix étrangement muée vers l’aigu.

« Pour apprendre ce que c’est que la farine », répondit Jean-Baptiste. « Ramasse le trottoir d’abord. Le balai est derrière la poubelle. »

Le jeune homme hésita encore deux secondes. Ses mains tremblaient légèrement. Sans un autre mot, il se courba, prit le balai de cantonnier aux poils durs posé contre le mur, et commença à balayer maladroitement la poussière blanche qui collait au bitume humide. Chaque coup de balai soulevait une buée grise et misérable. Jean-Baptiste le surveillait de toute sa hauteur, immobile, gardien sévère d’une justice immédiate et sans phrases.

Quand le trottoir fut rendu à sa grisaille habituelle, le boulanger ouvrit la porte et fit signe à Maxime d’entrer.

L’atmosphère du fournil saisit le garçon à la gorge. Il y faisait une chaleur dense, presque étouffante, chargée d’une odeur puissante de levain chaud, de beurre noisette, de sucre caramélisé et de bois consumé. C’était un monde souterrain, secret, où le temps semblait s’être arrêté un siècle plus tôt. Au fond de la pièce, assise sur un tabouret en bois près d’un radiateur de fonte qui crépitait doucement, Adèle buvait à petites gorgées une tasse de bouillon fumant que Marie lui avait préparée. Un plaid en laine propre reposait sur ses épaules frêles. Elle leva les yeux vers Maxime lorsqu’il entra. Il n’y avait pas de haine dans son regard délavé, seulement une tristesse infinie, une déception sans fond pour l’espèce humaine. Ce regard-là brûla Maxime bien plus que n’importe quelle gifle.

« Enlève ta veste », ordonna Jean-Baptiste en passant derrière le grand plan de travail en hêtre massif.

« Quoi ? »

« Enlève cette doudoune. Tu vas avoir trop chaud ici. Et vide tes poches sur cette étagère. Téléphone éteint. »

Maxime obéit machinalement, désarmé, dépouillé de sa carapace urbaine. Sous son blouson de marque, il ne restait qu’un adolescent maigre en t-shirt noir, les épaules rentrées, l’air pitoyable.

Jean-Baptiste désigna un coin de la pièce où s’empilaient, jusqu’au plafond, des dizaines de sacs en toile de jute brute. Chacun d’eux portait la marque rouge d’un moulin de tradition. Des sacs de blé moulu, massifs, ventrus, pesant cinquante kilos chacun.

« Tu crois que la farine tombe du ciel pour faire rire tes imbéciles de camarades ? » demanda le boulanger en posant les deux mains à plat sur le bois du pétrin. « Tu crois qu’elle n’a pas de prix parce qu’elle s’achète pour deux euros dans une boîte en carton ? Tu vas m’aider à préparer la fournée de midi. Tu vas porter ces sacs. Tu vas voir combien pèse ce que tu as jeté par terre pour amuser la galerie. »

« Je… je ne peux pas soulever ça », balbutia Maxime en regardant les montagnes de jute.

« Tu vas essayer. Et quand tu n’y arriveras pas tout seul, je t’apprendrai à te servir de tes jambes et de ton dos au lieu de ta bouche. Au travail. »

Les trois heures qui suivirent furent une lente et implacable descente dans la réalité pour le jeune homme. Le travail de la boulangerie ne pardonne pas la mollesse. Très vite, les bras de Maxime se mirent à trembler sous l’effort. Déplacer ne serait-ce qu’un sac demandait une énergie qu’il n’avait jamais soupçonnée. Il glissait, manquait de tomber, respirait avec peine l’air surchauffé du fournil. La sueur commença à ruisseler sur son front, collant les résidus de poussière sur son visage, traçant des rigoles grises sur sa peau. Ironie suprême : il était devenu à son tour un pantin blanchi de farine, mais pas par jeu, par la peine pure.