Jean-Baptiste ne l’insultait pas. Il ne criait pas. Il était pire : méthodique.

« Plie les genoux. Si tu tires avec les reins, tu vas te casser en deux. Respire avec le ventre. Ne jette pas le sac, dépose-le. La farine est vivante, imbécile, elle a besoin de respect. »

Sous l’œil muet d’Adèle, qui n’avait pas bougé de son coin chaud, le garçon transpirait toutes les larmes de son corps. Pour la première fois de sa vie bourgeoise et capitonnée, il découvrait ce que signifiait transformer la matière brute. Il vit les mains de Jean-Baptiste plonger dans la pâte, la pétrir avec une force tranquille, presque religieuse, séparer les pâtons au gramme près d’un coup de coupe-pâte précis, les bouler d’un tour de poignet rapide et souple qui semblait magique d’aisance, mais qui dissimulait quarante ans de gestes répétés dix mille fois.

Vers dix heures et demie, Maxime était épuisé. Ses paumes étaient rouges, pleines d’ampoules naissantes dues à la rudesse de la toile de jute. Ses muscles du dos n’étaient plus qu’une longue crampe cuisante. Il s’assit par terre, le dos contre un montant de bois, incapable de soulever un bras de plus. Il baissa la tête, le souffle court, vaincu par la simple réalité d’un atelier d’artisan.

Jean-Baptiste s’approcha, tenant deux gobelets de fer-blanc remplis d’eau fraîche tirée du puits intérieur. Il en tendit un au garçon.

Maxime prit le gobelet d’une main tremblante et but d’un trait. L’eau n’avait jamais eu un goût aussi précieux.

« Pourquoi elle ? » demanda soudain le boulanger, désignant Adèle du menton d’une voix plus calme, presque confidentielle.

Le jeune homme fixa le sol carrelé, incrusté de pâte séchée depuis des générations.

« Je ne sais pas », murmura-t-il, la voix étranglée. « C’était un pari. On se disait… qu’elle ne servait à rien. Qu’elle traînait toujours là. C’était pour rire. Je vous jure, monsieur, je voulais pas lui faire mal. Je voulais juste faire rire les autres. »

« Tu as réussi ? » demanda Jean-Baptiste. « Tu as trouvé ça drôle quand elle s’est mise à trembler comme un oiseau blessé ? Tu as ri quand elle n’a même pas eu la force de te crier dessus ? »

Maxime ne répondit pas. Une larme véritable, épaisse et lourde, tomba de son menton poussiéreux sur son jean trempé de sueur.

« Elle s’appelle Adèle », reprit le boulanger en croisant ses bras puissants sur son tablier blanc. « Elle a quatre-vingt-quatre ans. Son mari est mort dans les mines du Nord quand ils étaient jeunes. Elle a élevé trois enfants seule, en lavant le linge des riches dix heures par jour dans l’eau glacée de l’hiver. Ses enfants sont morts, l’un d’une maladie, l’autre sur la route, et le dernier ne donne plus de nouvelles depuis quinze ans. Elle vit avec une retraite qui ne lui permet même pas de payer le chauffage tout le mois de décembre. Et malgré tout ça, petit crétin, chaque matin, elle passe ici. Pas pour mendier. Elle n’a jamais demandé un sou. Elle achète une demi-baguette, parfois un pain au lait quand elle a trouvé quelques pièces de plus au fond de son vieux tiroir. Et elle me sourit toujours. Elle me dit : “Bonjour Jean-Baptiste, le monde tourne encore grâce à ceux qui font le pain.” Et toi, avec ton téléphone et ta doudoune à cinq cents euros, tu es venu lui jeter sa nourriture au visage pour avoir dix cœurs sur un écran. »

Le silence retomba sur le fournil, seulement troublé par le crépitement du bois dans l’âtre du grand four à sole. Chaque mot du boulanger avait frappé comme un marteau sur une enclume. Maxime sentait son estomac se nouer d’un dégoût profond, non pas pour l’homme qui le rudoyait, mais pour lui-même, pour sa vacuité, pour la hideur de ce qu’il avait cru être du courage ou de la légèreté.

Jean-Baptiste alla vers le four. D’un geste magistral, il ouvrit la lourde porte de fonte. Une bouffée d’air brûlant et doré envahit l’atelier, accompagnée d’un parfum si intense de croûte cuite, de mie alvéolée et de blé caramélisé que le garçon en eut les larmes aux yeux. Avec sa longue pelle de bois, l’artisan sortit un à un les gros pains de campagne, dont la croûte brune chantait doucement en refroidissant au contact de l’air libre. C’était ce que les boulangers appellent le chant du pain : un petit crépitement secret, délicat, presque imperceptible, le bruit de la croûte qui se rétracte et s’ouvre en mille fines fissures dorées.

Jean-Baptiste prit l’un de ces pains, un magnifique bâtard rond, saupoudré d’un nuage de cendre et de farine de seigle, lourd de deux kilos. Il le posa sur une planche à découper, prit son grand couteau à dents et trancha deux épaisses tartines. La mie était d’un blanc crème, chaude, brillante de vapeur. Il y étala généreusement du beurre doux de baratte et un lit épais de miel de châtaignier que lui livrait un vieil apiculteur des collines voisines.

Il s’avança vers Adèle, lui tendit une assiette avec une part. La vieille dame accepta d’un signe de tête humble et commença à manger avec une gratitude silencieuse qui déchirait le cœur.

Puis, Jean-Baptiste revint vers Maxime. Il lui tendit la seconde assiette.

Le jeune homme hésita, n’osant lever les mains.

« Mange », dit le boulanger.

« Je… je ne mérite pas ça, monsieur. »

« Évidemment que tu ne le mérites pas. Mais le pain ne se donne pas au mérite. Il se donne pour rappeler aux hommes qu’ils ne sont pas des bêtes. Mange. Goûte ce que tes mains ont aidé à soulever aujourd’hui. »

Maxime prit le pain. Ses doigts rugueux, noircis par le travail et blanchis par la poussière, touchèrent la croûte craquante. Il porta le morceau à sa bouche. Le croustillant sous la dent, l’onctuosité du beurre fondu par la chaleur résiduelle de la mie, la douceur sauvage du miel… Jamais rien ne lui avait semblé aussi réel, aussi dense, aussi plein de sens. Il mâcha lentement, la gorge nouée, et ce goût de blé et de sueur nettoya en lui quelque chose de pourri qu’il portait sans le savoir depuis des années.