Dans sa main droite, elle ne tenait pas une arme, mais un lourd coupe-papier en bronze massif, la pointe tournée vers l’avant. Ses cheveux blonds d’ordinaire si soigneusement lissés tombaient en mèches désordonnées sur son visage livide. Ses yeux exorbités traduisaient une terreur bien plus profonde que la simple colère.

« Tu as apporté la bague ? » haleta-t-elle, ignorant totalement ma présence pour ne fixer qu’Ethan.

« Elle est là », répondit mon fils en posant sa main sur sa veste. « Mais pose cet objet, Lauren. Tu perds la tête. »

« Tu ne comprends rien, crétin ! » hurla-t-elle, sa voix se brisant dans les aigus. « Tu crois que j’ai le choix ? Ils savent où j’habite ! Les hommes à qui j’ai emprunté pour financer les faux tableaux de la galerie… ils ne rigolent pas ! Ils m’ont donné jusqu’à demain midi pour apporter une garantie financière tangible ou ils me brisent les jambes ! Ton père avait des millions dans ce coffre ! Des millions qui dorment pendant que nous crevons dans cette ville de province ! »

« Mon père n’avait rien à lui », intervins-je d’un ton d’une froideur polaire en m’avançant dans le salon.

Lauren me foudroya du regard.

« Tais-toi, vieille folle ! Tu as profité de son argent pendant quarante ans sans jamais te poser de questions ! »

« Tu te trompes, petite fille », dis-je en ouvrant mon sac pour en sortir la petite boîte de velours. « Frank n’a jamais touché un seul centime de cet argent. Parce que ce trésor que ton grand-père et Victor Delacroix ont amassé n’a jamais été un trésor. C’était une malédiction. »

Je posai la boîte sur la table basse, entre ses valises ouvertes.

« Tu as passé des années à chercher cette bague, Lauren. Tu as séduit mon fils, tu as simulé la tendresse, tu as partagé sa table et son lit, tout cela pour un numéro gravé dans un anneau d’or. Tu veux savoir ce qu’il y a dans ce coffre à Zurich ? »

Lauren fixa la boîte, sa respiration courte et saccadée soulevant sa poitrine. Le coupe-papier tremblait dans ses doigts crispés.

« Il y a des titres de créance de 1943 », poursuivis-je impitoyablement. « Des obligations d’État émises par des régimes disparus depuis quatre-vingts ans qui ne valent pas le papier sur lequel elles ont été imprimées. Et pour ce qui est des lingots d’or que Victor et Henri Morvan prétendaient avoir déposés… Frank est allé à Zurich en 1975, le lendemain de la mort de son père. Il a ouvert ce fameux coffre avec cette clé et ce code. »

Lauren écarquilla les yeux, pétrifiée.

« Tu mens… Tu mens pour garder la bague ! »

« Frank a découvert que le coffre avait été vidé par les autorités suisses en 1954 pour rembourser les familles spoliées par ton grand-père et le mien », lâchai-je avec un calme dévastateur. « Il ne restait à l’intérieur qu’une seule chose : le procès-verbal de confiscation et une lettre de Victor reconnaissant ses crimes. Ton grand-père Henri Morvan le savait parfaitement. Quand il est sorti de prison, il a cherché à se venger des Delacroix en leur faisant croire qu’il restait une fortune intouchée pour attiser la haine dans nos familles. Et toi, tu as hérité de cette rancœur stérile comme d’une maladie congénitale. »

« Non ! C’est faux ! » cria Lauren, s’effondrant presque contre le montant du bureau. « Mon oncle m’a montré les doubles des reçus de dépôt ! Il y avait deux cents kilos d’or ! »

« Des reçus de 1944 annulés par la justice internationale », trancha Ethan. Sa voix n’était plus tremblante ; elle était devenue d’un calme d’acier, le même calme que prenait Frank lorsqu’il devait réparer une injustice. « Regarde-toi, Lauren. Regarde ce que tu es devenue pour une illusion d’optique. Tu as détruit notre couple, tu as humilié ma mère, tu t’es endettée auprès de criminels pour monter une escroquerie d’art… tout cela pour poursuivre une chimère qui a pourri la vie de nos grands-parents. »

Ethan s’avança lentement vers elle. Elle ne leva pas son coupe-papier. Elle semblait s’être vidée de toute substance, écrasée par le poids ridicule de sa supercherie.

Ethan sortit l’alliance de sa poche. Il prit délicatement l’outil de bronze des mains de Lauren, qui le laissa glisser sans résistance, et le posa sur la table. Puis, avec la pointe fine de la lame, il fit ce que je lui avais décrit une heure plus tôt : il pressa l’entaille invisible du ‘k’ gravé dans le métal précieux.

Un minuscule déclic résonna dans la pièce silencieuse.

L’anneau d’or se sépara en deux cercles concentriques. Sur la face interne de l’or blanc apparut une série de chiffres poinçonnés, ternis par le temps : CH-884-09-V.

« Voilà ton précieux trésor », dit Ethan en laissant tomber les deux morceaux de métal sur les dossiers épars du bureau. « Prends-les. Prends la bague. Va à Zurich. Va voir les banquiers avec tes créanciers. Montre-leur le code de Victor Delacroix et demande-leur ton or. Tu verras ce qu’ils te répondront. »

Lauren baissa les yeux vers les fragments d’or. Elle ne fit pas un geste pour les ramasser. Elle comprit, avec la lucidité brutale de ceux qui touchent le fond, que la légende familiale sur laquelle elle avait bâti toute sa vie n’était qu’un mensonge empoisonné.

« Je n’ai plus rien », murmura-t-elle en glissant le long du mur pour s’asseoir à même le plancher, la tête entre les mains. « Ils vont me tuer. »

Chapitre 5 – Le prix du rachat
Ethan la contempla une longue seconde. Il n’y avait plus d’amour dans ses yeux, mais il n’y avait pas non plus de haine aveugle. Il n’y avait que la tristesse infinie d’un homme qui contemple un immense gâchis.