Il déplia le papier avec d’infinies précautions, comme s’il craignait de le voir tomber en poussière. C’était un schéma d’orfèvre tracé à l’encre de Chine, minutieux, presque chirurgical. Le dessin représentait l’alliance de Frank, mais vue en coupe transversale. L’anneau n’était pas plein. Il était composé de deux bandes d’or blanc et d’or jaune imbriquées l’une dans l’autre, maintenues par une vis minuscule, presque invisible à l’œil nu, dissimulée sous la gravure intérieure de nos prénoms.
« Regarde la gravure à l’intérieur de la bague que tu tiens dans ta main », murmurai-je.
Ethan desserra ses doigts, porta l’anneau à la lumière de la lampe à abat-jour et plissa les yeux.
« Frank & Martha, 1962 », lut-il à voix basse. « Mais… la lettre ‘k’ de Frank semble étrange. La barre est plus épaisse. »
« Ce n’est pas un défaut de gravure, mon chéri. C’est le loquet. Si l’on glisse la pointe d’une aiguille sous cette entaille et qu’on la fait pivoter vers la droite, la couronne extérieure se déverrouille. À l’intérieur du métal se cache une empreinte chiffrée, une suite de nombres poinçonnés dans la masse par le grand-père de ton père avant la débâcle de l’automne 1944. »
Ethan leva des yeux écarquillés vers moi.
« Papa m’a toujours dit que sa famille venait de simples ouvriers des chemins de fer. Il m’a juré qu’il avait grandi sans le moindre sou dans la petite maison d’Arras ! »
« Ton père ne t’a pas menti sur son enfance, Ethan. Il a vécu humblement parce qu’il refusait de toucher à l’héritage des Delacroix. Son père, Victor, n’était pas un ouvrier. C’était un homme d’affaires redoutable et impitoyable qui avait prospéré avant et pendant la guerre dans le commerce des métaux précieux et des antiquités. Quand la Libération est venue, Victor a senti le vent tourner. Il a liquidé des avoirs colossaux, converti l’essentiel en titres au porteur et en lingots, et les a placés dans un coffre privé de la banque privée Vernier & Fils, à Zurich. »
Je marquai une pause pour reprendre mon souffle. Parler de ces choses réveillait des spectres que j’avais passés un demi-siècle à enterrer.
« Pourquoi Lauren sait-elle cela ? » demanda Ethan, la voix altérée par un mélange de stupeur et de dégoût. « Comment pourrait-elle être au courant d’une chose que j’ignorais moi-même ? »
« Parce que Lauren n’est pas entrée dans ta vie par hasard, mon fils. »
Le silence retomba, plus pesant qu’un linceul. Ethan fronça les sourcils, secouant la tête comme pour chasser un cauchemar absurde.
« Qu’est-ce que tu racontes, maman ? Nous nous sommes rencontrés il y a six ans à la bibliothèque municipale. Elle préparait sa thèse en histoire de l’art, je réparais le réseau informatique du bâtiment. C’était un coup de foudre banal. »
« Tu te souviens du nom de jeune fille de sa grand-mère ? Elle t’en a déjà parlé ? »
« Non. Lauren ne parle jamais de sa famille. Elle m’a toujours dit qu’elle était orpheline, élevée par une tante lointaine décédée en maison de retraite. »
J’ouvris complètement la boîte de velours et soulevai la double garniture de soie. En dessous se trouvait une vieille photographie sépia écornée. Deux hommes y posaient devant une bâtisse bourgeoise aux volets clos. L’un était Victor Delacroix, le père de Frank, reconnaissable à sa mâchoire carrée et son regard impérieux. L’autre, plus jeune, arborait un fin sourire carnassier au-dessus d’une fine moustache cirée.
« Cet homme à la moustache s’appelait Henri Morvan », expliquai-je en pointant mon doigt usé sur le cliché. « C’était l’associé de Victor. Quand la guerre a pris fin, Victor a fui vers le nord en dissimulant les clés d’accès aux coffres. Morvan a été condamné pour malversations, ses biens ont été saisis, et il a passé dix ans en cellule en maudissant le nom des Delacroix. Il a juré que sa descendance récupérerait ce qu’il estimait être sa part légitime. »
Ethan fixait la photo, le visage blême.
« Lauren… son nom complet sur ses papiers d’identité n’est pas simplement Lauren Miller. Quand vous avez signé les papiers du mariage civil, j’ai aperçu la mention de son acte de naissance : Lauren Morvan-Miller. Je n’y avais pas prêté attention sur le moment, le nom de Morvan m’était sorti de la tête depuis des décennies. Frank ne m’en parlait jamais. Mais le mois dernier, j’ai retrouvé cette vieille boîte en rangeant le buffet. Tout m’est revenu d’un bloc. »
« C’est impossible », souffla Ethan, cherchant désespérément une faille dans mon récit. « Elle m’aime, maman. Nous avons partagé cinq ans de mariage ! Elle ne peut pas avoir simulé tout ce temps pour une histoire de coffre et de bague de grand-père ! »
« Elle n’a peut-être pas tout simulé au début, Ethan. Mais l’avidité ronge le cœur des gens de l’intérieur. Pourquoi penses-tu qu’elle a insisté avec tant de férocité ces derniers mois pour que nous fassions l’inventaire de mes biens ? Pourquoi a-t-elle insisté pour m’emmener chez un notaire afin d”anticiper la succession’ ? Et ce soir… cette violence dans son geste. Ce n’était pas l’accès de colère d’une épouse fatiguée. C’était la rage d’une chasseresse qui voit sa proie lui échapper au dernier moment. »
Ethan se leva d’un bond, la chaise basculant en arrière sur le tapis.
« Elle est partie avec la voiture. Si ce que tu dis est vrai, elle ne va pas s’arrêter là. »
À peine avait-il prononcé ces mots que le téléphone fixe, posé sur la console de l’entrée, retentit dans la maison silencieuse.
Chapitre 3 – Le masque tombe
La sonnerie stridente déchira l’atmosphère, résonnant trois, quatre fois avec une insistance presque obscène. Ethan fit un pas vers le couloir, mais je lui retins le bras.
« Laisse le répondeur », ordonnai-je doucement. « Écoutons d’abord. »