La foule s’écarta d’elle-même, formant une haie d’honneur perverse pour orchestrer la collision. Gabriel avait bu. Son pas n’était pas tout à fait droit lorsqu’il s’avança directement vers nous, le visage tordu par un mélange d’incrédulité et de rancune infantile.
— Valentina, lança-t-il, la voix un peu trop forte, attirant tous les journalistes présents. Je vois que tu n’as pas perdu de temps pour te recaser. Tu as choisi le monstre de la famille pour te venger de moi ?
Le silence devint sépulcral. Beatriz, qui se tenait non loin, esquissa un sourire narquois. Mon père fit un pas en avant, les mâchoires crispées, mais je lui fis signe de ne pas intervenir.

Je fis deux pas vers Gabriel. Mes talons claquaient sur le sol ciré avec une régularité de métronome.
— Tu te trompes d’ordre de grandeur, Gabriel, dis-je d’une voix claire, posée, qui résonna dans toute la rotonde. On ne se venge pas d’un garçon qui s’enfuit. On le remercie d’avoir débarrassé le plancher pour laisser la place à un homme.
Des ricanements discrets fusèrent parmi les banquiers présents. Gabriel pâlit, piqué au vif.
— Un homme ? cracha-t-il en désignant Andrés d’un geste méprisant. Il n’est même pas capable de se lever pour défendre ton honneur ! Tu es mariée à un meuble de bureau, Valentina ! Tu as échangé ton avenir contre une collection de titres de propriété gérée par un infirme !

Catalina posa une main faussement compatissante sur le bras de Gabriel, ajoutant de l’huile sur le feu :
— Ne sois pas cruel, mon cœur. Mademoiselle devait sauver les apparences après avoir été abandonnée devant la ville entière. Chacun prend ce qu’il peut trouver.

Andrés fit pivoter les roues de son fauteuil d’un mouvement calme et s’arrêta juste devant Catalina.
— Mademoiselle Varela, dit-il, son timbre de voix si calme qu’il fit froid dans le dos des témoins les plus proches. Votre père a fondé le groupe Riva sur des bases solides. C’est dommage que vous le conduisiez tout droit à la liquidation judiciaire d’ici la fin de la semaine.
Catalina cessa immédiatement de sourire.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Vous pensiez utiliser Gabriel pour obtenir les procurations sur les filiales maritimes des Almonte afin de couvrir les créances toxiques que Riva dissimule aux îles Caïmans, continua Andrés sans élever la voix. Mais Gabriel n’a jamais eu le pouvoir de signature sans mon aval préalable. Tout ce que vous avez récupéré en le séduisant, ce sont des dettes personnelles de jeu que j’ai rachetées hier soir pour une bouchée de pain. Gabriel vous coûte deux millions par semaine, et il ne possède plus un centime de notre groupe.

Gabriel écarquilla des yeux exorbités.
— Quoi ? Maman ! C’est faux ! Dis-lui que c’est faux !
Beatriz s’avança, le visage livide, mais refusa de croiser le regard de son fils.
— Gabriel, tais-toi… murmura-t-elle, sentant le piège se refermer publiquement sur eux.
— Non, maman ! J’ai signé les procurations qu’elle m’a demandées ! Elle m’avait promis qu’on prendrait le contrôle de la holding !
Catalina lâcha brutalement le bras de Gabriel, reculant d’un pas comme s’il venait de contracter la peste.
— Tu es un idiot fini, siffla-t-elle entre ses dents avant de pivoter sur ses talons pour fuir l’humiliation sous les flashs crépitants des photographes de presse.

Gabriel resta planté au milieu de la salle, abandonné à son tour, détruit par sa propre naïveté. Il s’approcha d’Andrés, les yeux pleins d’une rage désespérée.
— Tu m’as tout pris… Tu as toujours tout voulu, mon héritage, ma place, et maintenant ma fiancée !
Il leva la main, armant un coup de poing rageur vers le visage d’Andrés.

Un cri d’effroi retentit dans la foule.

Mais le coup n’atteignit jamais sa cible.

D’un réflexe d’une rapidité fulgurante, Andrés intercepta le poignet de son neveu à mi-course. La poigne d’acier de son bras gauche se referma sur les os de Gabriel, lui arrachant un gémissement de douleur. Et sous les yeux stupéfaits de l’assistance, Andrés posa fermement ses deux pieds au sol et, dans un effort monumental de volonté et de puissance brute, il se dressa de toute sa hauteur.

Il ne marcha pas, mais il se tenait debout. Imposant, gigantesque, dominant son neveu terrifié de toute sa stature retrouvée.

— Tu n’as jamais rien possédé, Gabriel, murmura Andrés à son oreille, assez fort pour que les micros des journalistes enregistrent chaque syllabe. Parce que pour posséder quelque chose, il faut savoir le mériter et le protéger. Maintenant, sors de ma vue avant que je ne te fasse expulser par la sécurité pour agression.

Andrés relâcha sa prise. Gabriel chancela en arrière, tomba sur les fesses au milieu du parterre ciré, avant de se relever péniblement et de s’enfuir par les portes de service sous les huées et les murmures méprisants de ses anciens pairs.

Andrés se rassit dans son fauteuil avec un flegme impérial, dissimulant la douleur musculaire féroce que cette démonstration venait de lui coûter. Il leva son verre de champagne vers l’assemblée médusée.
— Veuillez nous excuser pour cette interruption familiale. Portons un toast à la consolidation définitive des groupes Almonte et Navarro.

Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la rotonde.

Le retour au manoir fut électrique.

Dès que nous eûmes franchi le grand vestibule, les portes blindées se refermèrent derrière nous. Andrés s’effondra légèrement contre l’accoudoir de son fauteuil, le souffle court, le front trempé de sueur. La douleur nerveuse devait être atroce après l’effort insensé qu’il venait d’imposer à son corps encore convalescent.

Je m’agenouillai immédiatement devant lui. Sans réfléchir au protocole, sans songer à la froideur de notre accord financier, je posai mes mains sur ses genoux pour amortir les tremblements réflexes de ses muscles.
— Pourquoi avez-vous fait cela ? soufflai-je, le cœur battant à tout rompre. Vous avez failli déchirer vos ligaments ! Vous auriez pu laisser la sécurité s’occuper de lui !
Andrés baissa les yeux vers moi. Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, le masque d’arrogance et de froideur corporative tomba complètement. Ses doigts vinrent se poser sur ma joue, chauds, fermes, vivants.
— Parce qu’aucun homme, pas même mon propre sang, ne vous insultera en ma présence en prétendant que vous n’êtes pas protégée, Valentina. Jamais.