Dès notre arrivée dans le grand salon orné d’œuvres d’art contemporain et de marbre poli, Doña Beatriz nous attendait. Son masque aristocratique avait volé en éclats pour laisser place à une haine pure.
— Tu as osé, Andrés, siffla-t-elle en nous toisant. Tu as profité de l’égarement de mon fils pour t’approprier la fille, le prestige et les clauses du testament de ton frère !
— Votre fils a jeté son honneur aux ordures pour une courtisane d’entreprise, répondit Andrés avec une indifférence cinglante. Valentina est désormais la maîtresse de cette maison. Chaque ordre qu’elle donnera aura la même valeur que les miens. Si vous avez un problème avec cela, Beatriz, l’aile ouest vous est réservée. Ou bien un vol sans retour pour Madrid.

Beatriz serra les poings au point de faire blanchir ses jointures, lança un regard venimeux dans ma direction, puis tourna les talons sans proférer un mot de plus.

Cette nuit-là, nous avons emménagé dans l’aile principale. Deux chambres reliées par un bureau monumental tapissé de boiseries sombres et d’écrans financiers. Pas d’effusions, pas de faux-semblants romantiques. Andrés m’exposa les règles avec une clarté impitoyable.
— Devant le monde, nous formons un couple inébranlable. Vous assistez aux conseils d’administration à mes côtés. Votre famille détient des licences portuaires indispensables à nos exportations ; Gabriel devait les sécuriser, vous le ferez à sa place. En échange, je protège les entreprises de votre père contre l’OPA hostile que les Riva préparent en coulisses.
— Et si Gabriel revient ? demandai-je, adossée au chambranle de la porte.
Un demi-sourire impitoyable étira les lèvres d’Andrés.
— Il reviendra. Quand il n’aura plus un centime et que Catalina aura fini de lui soutirer les signatures dont elle a besoin. Et ce jour-là, Valentina, c’est vous qui lui fermerez la porte au nez.

Les trois semaines suivantes furent un tourbillon stratégique. J’appris à vivre dans l’orbite d’Andrés. Contrairement à Gabriel, dont le charme superficiel servait d’écran de fumée à une paresse intellectuelle criante, Andrés était une machine de guerre cérébrale. Il dormait quatre heures par nuit, analysait les rapports boursiers avant l’aube et gérait les crises avec une précision chirurgicale.

Pourtant, derrière cette carapace d’acier, je découvrais des failles fascinantes.

Un soir, alors que je lui apportais des documents signés par mon père concernant les droits maritimes, je le trouvai dans la salle de rééducation privée située au sous-sol du manoir. Les portes étaient entrouvertes.

Andrés était suspendu à des barres parallèles. Ses bras, bandés par l’effort surhumain, tremblaient sous la tension. Ses dents étaient serrées, une veine battant furieusement sur sa tempe baignée de sueur. Ses jambes ne portaient pas son poids, mais il luttait, centimètre par centimètre, pour maintenir son torse droit contre la gravité, refusant de s’effondrer sur le tapis de mousse.

Je fis un pas, le plancher craqua.

Ses yeux s’ancrèrent immédiatement dans les miens. Une seconde de pure vulnérabilité traversa son visage, vite remplacée par une fierté blessée. Il relâcha sa prise avec maîtrise, glissant dans son fauteuil d’un mouvement fluide et puissant du haut du corps.
— Vous avez l’habitude d’espionner vos associés, Valentina ? demanda-t-il, reprenant son souffle.
— Je n’espionnais pas, répondis-je doucement en avançant dans la pièce. Je vous voyais vous battre.
— Je ne demande aucune pitié.
— Et je n’en ai aucune à vous offrir, répliquai-je en lui tendant une serviette propre. La pitié est inutile. Mais l’admiration ne l’est pas.
Il saisit la serviette, nos doigts s’effleurèrent. Une étincelle électrique, vive et inattendue, traversa l’air entre nous. Pour la première fois, Andrés ne détourna pas le regard.
— Les médecins disaient que je ne pourrais plus jamais contracter un muscle en dessous de la taille après cet accident, murmura-t-il, la voix assourdie par la fatigue. Ils avaient tort. Je sens des impulsions nerveuses. Mais personne ne doit le savoir. Pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un ennemi qui vous croit cloué à vie baisse sa garde. Et mon pire ennemi dort sous ce toit.
Mon souffle se bloqua.
— Beatriz ?
— Mon frère n’a pas péri dans un simple accident de voiture il y a quatre ans, Valentina. Et ma voiture n’a pas fait cette embardée mortelle sur la corniche par hasard. Beatriz voulait le contrôle total pour Gabriel. Elle pensait qu’en m’éliminant, elle ferait de son fils l’unique héritier d’Almonte Corp. Mais j’ai survécu.

La révélation me glaça le sang. Le mariage n’était pas seulement une affaire d’orgueil ou de réputation boursière : c’était un bouclier politique dans une guerre fratricide pour la survie.

Le test décisif arriva lors du gala annuel de la Chambre de Commerce et d’Industrie, le grand rendez-vous où toute l’élite économique de la capitale se réunissait. C’était notre première apparition publique officielle en tant qu’époux.

J’avais choisi une robe en satin noir au dos plongeant, sobre, sculpturale, portant le diamant des Almonte à mon cou et l’anneau au doigt. À mes côtés, Andrés portait un smoking fait sur mesure, imposant, le regard souverain.

Lorsque nous fîmes notre entrée dans la grande salle de réception de l’Hôtel National, les conversations s’interrompirent net. Les regards convergèrent vers nous comme des flèches. Nous n’avions pas l’air d’un mariage de circonstance scellé dans la honte ; nous avions l’allure d’un couple impérial dominant une cour de courtisans muets.

Nous venions à peine de saluer le ministre de l’Économie que les portes latérales de la salle s’ouvrirent avec éclat.

Gabriel entra.

Il n’avait plus rien du prince charmant insolent du mois précédent. Son costume froissé portait les stigmates de nuits agitées, son regard était fébrile, cerné de rouge. À son bras, Catalina Varela souriait avec une assurance provocatrice, arborant une parure d’émeraudes ostentatoire.