Sophie était assise dans un fauteuil au pied du lit, sa tête reposant contre le matelas, tenant doucement la petite main libre de sa fille. Elle s’était endormie elle aussi, épuisée par l’épreuve, mais le masque de terreur qui défigurait ses traits depuis des mois avait enfin cédé la place à une sérénité retrouvée.

Je m’approchai silencieusement du chevet, mon pas alourdi par la fatigue mais le cœur incroyablement léger. Malgré la douleur qui lançait dans ma mâchoire fracturée et l’attelle qui enserrait mon bras, je sentais une paix immense m’envahir. Sur la table de nuit, à côté d’une carafe d’eau et de compresses stériles, le petit ours en peluche, soigneusement recousu avec du fil chirurgical par l’une des infirmières compatissantes du service, montait la garde près de l’oreiller de l’enfant.

Léa ouvrit doucement ses paupières. Son regard erra un instant dans la pièce inconnue avant de se poser sur moi. Cette fois, il n’y avait plus de terreur dans ses yeux d’ébène. Plus de supplication désespérée comme lorsqu’elle me criait son secours au milieu de la glace et de la brutalité.

Elle esquissa un sourire timide, presque imperceptible, qui illumina tout son petit visage encore meurtri.

— Papy, murmura-t-elle dans un souffle léger comme une plume. Tu as chassé les monstres ?

Je m’assis avec précaution sur le bord du matelas, approchant ma main valide pour caresser doucement ses boucles blondes en désordre.

— Oui, mon trésor, répondis-je en retenant les larmes de soulagement qui me montaient aux yeux. Les monstres sont partis pour toujours. Ils ne reviendront plus jamais. Maintenant, tu peux dormir en paix. Papy reste là, et personne ne te touchera plus jamais.

Elle poussa un long soupir d’aise, serra un peu plus fort l’ours contre sa joue plâtrée et ferma les yeux, plongeant dans un sommeil réparateur et profond.

Je me calai confortablement contre le dossier de la chaise, les yeux fixés sur la fenêtre qui s’ouvrait vers l’horizon. Au loin, par-delà les toits mouillés de la ville et les mâts silencieux du port militaire, les premiers rayons du soleil perçaient les nuages sombres, inondant la baie d’une lumière éclatante et dorée. La tempête avait cessé. L’obscurité avait perdu ses droits. Et tant que je respirerais sur cette terre, rien ni personne ne parviendrait à briser le rempart que je venais d’ériger autour de ce que j’avais de plus cher au monde.