Soudain, un bruit de pas précipités résonna sur le trottoir mouillé derrière nous.

— Sophie ! hurla une voix rauque qui n’était autre que celle de Thomas. Arrête-toi immédiatement si tu ne veux pas qu’on vous descende tous les trois !

Je me retournai d’un bloc. Thomas surgissait de l’angle de la ruelle, le souffle court, les yeux injectés de sang. À ses côtés se tenait un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un long caban de cuir sombre, tenant nonchalamment une barre de fer à la main. Caroline n’était pas là ; elle était sans doute restée en retrait pour faire le guet. Mais cet inconnu émanait d’une sauvagerie froide, le profil typique des exécuteurs de basses œuvres de la pègre locale.

— Rends-moi la clé, Sophie ! éructa Thomas, pointant un doigt tremblant vers le sac à dos de ma fille. Rends-la et Moreau vous laissera tranquilles ! Si tu ne le fais pas, cet homme va briser les jambes de ton père et reprendre la gamine !

Sophie poussa un cri d’effroi et recula instinctivement, venant se heurter à mon épaule.

— Passe derrière moi, lui ordonnai-je d’un ton glacial sans quitter les deux hommes des yeux. Cours vers la camionnette. Les clés sont dans la poche extérieure de mon sac. Monte, verrouille les portières et démarre le moteur.

— Papa, non ! Tu ne peux pas rester seul contre eux !

— Obéis-moi, Sophie ! hurla ma voix de stentor, une voix que je n’avais pas employée depuis l’époque où je commandais les équipes d’arrimage sur les quais par gros temps. Pars ! Tout de suite !

L’homme au manteau de cuir esquissa un sourire méprisant, faisant tourner la barre d’acier dans sa main droite avec une dextérité inquiétante.

— Le vieux veut jouer les héros, ricana-t-il d’une voix éraillée par le tabac. Laisse-moi lui régler son compte en deux secondes, Thomas. Après, tu récupéreras ce que tu veux sur la bonne femme.

Sophie sanglota, mais comprenant qu’elle n’avait pas d’autre choix pour sauver sa fille, elle arracha Léa de mes bras et s’élança à corps perdu dans la pénombre de la ruelle, ses semelles éclaboussant les flaques d’eau sombre.

L’inconnu voulut s’élancer à sa poursuite, mais je me jetai en travers de son chemin. Avec une brutalité née de l’instinct de conservation, j’attrapai au passage une lourde chaîne d’amarrage abandonnée près d’une benne industrielle. Le métal lourd et rouillé tressaillit dans mes doigts calleux.

— Tu ne feras pas un pas de plus, dis-je entre mes dents serrées.

Thomas recula d’un demi-pas, déstabilisé par ma posture offensive. Mais son complice n’eut qu’un grognement d’agacement. Il abattit sa barre de fer dans un sifflement féroce visant mon crâne. J’eus le réflexe de lever mon avant-bras gauche enveloppé dans ma veste épaisse pour amortir le choc. L’impact fut terrifiant. L’os résonna sourdement et une onde de douleur aveuglante me fit voir des chandelles, mais l’adrénaline qui pulsait dans mes veines refusa de me laisser sombrer.

Profitant de son élan, je fis tournoyer la chaîne rouillée et la projetai de toutes mes forces contre son visage. Les maillons d’acier frappèrent son arcade sourcilière et le tranchant de son nez dans un craquement sinistre. L’homme poussa un hurlement de bête blessée, portant les deux mains à son visage ensanglanté en lâchant son arme de fortune.

Voyant son acolyte neutralisé, Thomas paniqua complètement. Il fouilla frénétiquement dans la poche intérieure de son blouson et en sortit un couteau à cran d’arrêt dont la lame jaillit avec un déclic sec.

— Tu es un vieillard mort, crachat-il, la bave aux lèvres, s’avançant vers moi avec des mouvements désordonnés.

Mais Thomas n’était qu’un lâche habitué à terroriser des femmes et des enfants sans défense. Il n’avait jamais affronté un homme qui n’avait plus rien à perdre. Lorsqu’il porta une estocade confuse vers mon abdomen, je fis un pas de côté malgré ma hanche endolorie, attrapai son poignet droit à deux mains et tordis l’articulation vers l’extérieur avec toute la puissance résiduelle de mes épaules d’ouvrier. Le craquement des ligaments fut immédiatement suivi d’un cri strident. Le couteau tomba dans la boue.

Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, je lui assénai un coup de tête violent en plein milieu de la figure. Son nez s’aplatit dans une gerbe d’écarlate. Thomas s’effondra lourdement à genoux dans la fange, gémissant pitoyablement, tenant son poignet brisé contre son estomac.

Au loin, le rugissement familier du vieux moteur diesel de ma fourgonnette déchira la nuit. Les phares jaunes balayèrent les façades décrépies de l’impasse tandis que le véhicule arrivait en marche arrière dans un crissement de pneus sur le bitume gras.

Sophie avait réussi.

La portière passager s’ouvrit à la volée. Je ne perdis pas une seconde. Ramassant le couteau au sol pour ne pas le laisser à portée de main de mes agresseurs, je reculai vivement vers la camionnette et me glissai à l’intérieur avant de claquer la portière.

— Roule ! criai-je à Sophie en vérifiant immédiatement par-dessus mon épaule.

Sur la banquette arrière, soigneusement calée par des couvertures, Léa me regardait avec ses grands yeux sombres, serrant son petit ours recousu que Sophie lui avait redonné pour la rassurer. Sophie passa la première dans un râle de boîte de vitesses et enfonça l’accélérateur. La camionnette bondit en avant, laissant derrière nous Thomas qui rampait dans la boue et son complice encore aveuglé par le sang.

Nous roulâmes pendant une demi-heure à travers le dédale des faubourgs industriels pour nous assurer qu’aucun autre véhicule ne nous prenait en filature. La douleur dans mon bras gauche était devenue insupportable, palpitant au rythme affolé de mon cœur, mais l’essentiel était préservé : nous étions vivants, et nous étions ensemble.

À vingt-trois heures passées, nous arrivâmes enfin devant la grille monumentale de l’hôpital d’instruction des armées, situé sur les hauteurs de la presqu’île. Deux factionnaires en uniforme de la gendarmerie maritime vinrent à notre rencontre. Après quelques explications d’urgence et la mention du nom du médecin-chef, le colonel Vasseur, les lourdes grilles de fer forgé coulissèrent pour nous laisser passer.