« J’ai demandé qu’on attende. »

« C’est pareil quand on attend pendant que quelqu’un continue à être trahi. »

Il a regardé vers la chapelle.

J’ai suivi son regard.

Les premières notes du morceau choisi pour l’entrée de la mariée venaient de commencer pendant les derniers réglages de la cérémonie.

J’ai eu envie de pleurer.

« Tu as peur de perdre ton argent, c’est ça ? »

Mon père s’est raidi.

« Ce n’est pas aussi simple. »

J’ai presque ri.

Encore cette phrase.

« Alors explique-moi. »

Il m’a regardée longtemps.

Puis il a parlé d’une voix que je ne lui connaissais pas.

« J’ai emprunté quinze mille euros pour compléter ce que j’avais. »

J’ai senti mon estomac se contracter.

« Quoi ? »

« J’avais déjà payé les acomptes du mariage. Puis Léa m’a parlé des problèmes d’Adrien. Je voulais les aider. J’ai utilisé mes économies et j’ai souscrit un prêt personnel de quinze mille euros pour ne pas vider complètement mon compte courant. »

Je suis restée sans voix.

« Maman est au courant ? »

Il a secoué la tête.

C’était trop.

Vraiment trop.

« Tu as emprunté de l’argent sans le dire à maman ? »

Il a baissé les yeux.

« Je comptais lui expliquer une fois les choses arrangées. »

J’ai regardé cet homme que j’aimais depuis toujours.

Il semblait soudain plus vieux.

Mais je n’arrivais pas à éprouver de pitié.

Parce que chaque secret avait été justifié par le suivant.

Et c’était moi qu’on avait décidé de sacrifier pour que personne n’ait à affronter les conséquences.

« Tu ne comprends pas, papa. »

Ma voix était devenue presque calme.

« Si tu m’avais dit la vérité, je t’aurais aidé à chercher une solution. J’aurais appelé un avocat avec toi. On aurait regardé ce qu’Adrien te devait réellement. »

Il m’a regardée.

« Je sais. »

« Non. Tu ne sais pas. Parce que tu as préféré me laisser rentrer chez moi tous les soirs avec un homme qui me trompait. »

Je me suis éloignée.

Au bout du couloir, Julien attendait près d’une fenêtre.

Il avait retiré son nœud papillon.

Quand il m’a aperçue, il s’est avancé.

« Camille, laisse-moi te parler. »

Je me suis arrêtée.

« Tu as cinq minutes. »

Nous sommes entrés dans une petite salle vide où l’on avait déposé des cartons de décoration.

Il a fermé la porte.

Je me suis adossée au mur.

« Est-ce que tu l’aimes ? »

Il m’a regardée.

« Qui ? »

J’ai senti la colère remonter.

« Ne fais pas ça. Pas maintenant. »

Il a fermé les yeux.

« Oui. »

Un seul mot.

Il m’a traversée comme une lame.

« Depuis un an ? »

« Je ne savais pas ce que c’était au début. »

« Tu savais que tu étais marié. »

« Oui. »

« Tu savais que c’était le fiancé de ma sœur. »

« Oui. »

« Alors tu savais suffisamment de choses. »

Il s’est assis sur une chaise.

Pour la première fois depuis que je l’avais surpris, il ne cherchait plus à contrôler la conversation.

« J’aurais dû te le dire dès le début. »

Je l’ai regardé.

« Pourquoi tu ne l’as pas fait ? »

Il a pris son temps avant de répondre.

« Parce que j’avais peur de perdre notre vie. Notre maison. Tes parents. Tout ce qu’on avait construit. Et parce que je n’avais pas le courage de reconnaître ce que je ressentais pour Adrien. »

J’ai senti les larmes couler.

« Et tu pensais que moi, je pouvais continuer à t’aimer sans savoir à qui j’avais affaire ? »

Il s’est levé.

« Je t’ai aimée, Camille. »

« Peut-être. Mais depuis un an, tu m’as menti tous les jours. »

Il a commencé à pleurer.

Je ne l’avais vu pleurer que deux fois en neuf ans.

Avant ce samedi, cela m’aurait brisé le cœur.

Là, je ne ressentais plus que de la fatigue.

« Est-ce que tu aurais fini par me le dire ? »

Il a regardé le sol.

« Je ne sais pas. »

Cette réponse m’a fait plus de bien qu’une nouvelle promesse.

Au moins, pour une fois, il ne prétendait pas avoir un plan honorable.

J’ai retiré mon alliance.

Il a fixé ma main.

« Camille… »

Je l’ai posée sur la table.

« Je ne te demande pas de choisir entre lui et moi. »

Sa bouche a tremblé.

« Je choisis de ne plus être dans ce mensonge. »

Je suis sortie.

À 16 h 02, la cérémonie aurait déjà dû commencer.

Les invités étaient installés dans la chapelle.

J’entendais les conversations étouffées derrière les portes.

Ma mère se tenait près de l’entrée avec Léa.

Elle ajustait encore son voile, comme si un pli mal placé était le seul problème de cette journée.

Quand elle m’a vue, elle a souri timidement.

« Ça va mieux, ma chérie ? »

J’ai regardé ma sœur.

Puis mon père, qui venait de nous rejoindre.

« Maman, il faut qu’on parle. Tous ensemble. »

Mon père a immédiatement secoué la tête.

« Pas ici. »

J’ai regardé Léa.

« Tu vas vraiment entrer là-dedans ? »

Elle avait les yeux rouges, mais son maquillage avait été retouché.

« Je ne sais plus quoi faire. »

Je me suis approchée d’elle.

« Alors ne fais rien tant que tu n’es pas sûre. »

Notre mère a laissé retomber ses bras.

« Quelqu’un va enfin m’expliquer ? »

Personne n’a répondu.

J’ai compris que, si je me taisais encore, nous allions tous continuer à jouer notre rôle.

Alors j’ai parlé.

Je lui ai expliqué le baiser.

La relation de Julien et d’Adrien.

Les trois mois de silence de Léa.

L’argent prêté par mon père.

Les quinze mille euros empruntés sans qu’elle le sache.

Je n’ai pas crié.

Je n’en avais plus la force.

Ma mère m’a écoutée sans m’interrompre.