Il savait que le futur contrat Valmont ferait exploser la valeur de mon cabinet.

Il voulait divorcer, mais il craignait de repartir avec beaucoup moins qu’il ne l’imaginait.

Il avait alors commencé à consulter discrètement.

D’abord sur mes parts.

Puis sur les conséquences qu’aurait un scandale judiciaire sur mon entreprise.

Son premier plan n’était pas de me faire envoyer en prison.

Il voulait provoquer une scène.

Une énorme scène.

Obtenir des preuves que j’étais « instable ».

Des messages.

Des menaces.

Peut-être une altercation.

Quelque chose qu’il pourrait utiliser contre moi dans le divorce.

Élodie devait m’attirer à l’appartement au bon moment.

Ils savaient que je découvrirais leur liaison.

Ils savaient que ce serait notre anniversaire de mariage.

Ils savaient exactement ce qu’ils faisaient.

Mais ils n’avaient pas prévu la batte.

Du moins, selon Élodie.

— Et quand tu m’as vue avec ? ai-je demandé.

Elle pleurait tellement qu’elle avait du mal à parler.

— J’ai paniqué.

— Pourtant tu as menti ensuite.

— Julien m’a dit qu’on irait tous les deux en prison si on disait qu’on avait préparé la scène.

— Et tu l’as cru ?

— J’avais peur.

J’ai éclaté de rire.

Cette fois, c’était un rire plein de dégoût.

— Tu avais peur.

— Camille…

— Moi aussi, j’avais peur, Élodie. Tous les soirs pendant trois ans.

Elle n’a plus parlé.

Alors je lui ai posé la seule question qui comptait encore.

— Pourquoi m’appeler maintenant ?

Long silence.

Puis :

— Parce que Julien m’a laissée tomber aussi.

Évidemment.

Il avait promis de l’argent.

Elle n’avait reçu qu’une partie.

Après le procès, il avait cessé de lui répondre.

Quelques mois plus tard, il avait même nié par écrit certains engagements financiers.

Et maintenant qu’il savait que Mathieu avait retrouvé des documents, Julien essayait, selon elle, de tout faire disparaître.

— J’ai encore des messages, a-t-elle murmuré.

Je me suis redressée.

— Quels messages ?

— Nos conversations. Avec Julien. J’ai tout gardé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’au bout d’un moment, j’ai compris qu’un jour il me ferait exactement ce qu’on t’avait fait.

Je n’ai ressenti aucune satisfaction.

Seulement une immense fatigue.

— Envoie-les à mon avocate.

— Camille, est-ce que tu pourras un jour…

— Non.

Elle s’est tue.

— Je ne sais même pas ce que tu allais demander. Mais non.

Et j’ai raccroché.

Les semaines suivantes ont été étranges.

Pour la première fois depuis trois ans, ce n’était plus moi qui attendais qu’une décision tombe.

C’était eux.

Élodie a remis son téléphone et ses sauvegardes à mon avocate.

Il y avait des mois de messages.

Des discussions sur mes horaires.

Des captures de mon agenda.

Des blagues sur la manière dont je réagirais.

Un message de Julien m’a particulièrement détruite.

Il avait écrit :

« Le 17, elle sera déjà à fleur de peau à cause de l’anniversaire. Si elle nous voit, elle fera le reste toute seule. »

Je suis restée devant cette phrase pendant presque une heure.

Il me connaissait.

Il connaissait mes blessures.

Mon tempérament.

Ma manière de m’attacher aux gens.

Et il avait transformé cette connaissance en arme.

Julien a nié.

Bien sûr.

Lorsque les enquêteurs l’ont convoqué, il a affirmé que ses échanges avec l’avocat concernaient uniquement une éventuelle séparation.

Il a prétendu que l’histoire du faux rendez-vous était une initiative d’Élodie.

Puis on lui a présenté les messages.

Sa version a changé.

Ensuite les virements.

Elle a encore changé.

Puis les sauvegardes.

Encore.

Je ne l’ai revu qu’une seule fois.

Presque cinq mois après ma sortie.

Dans un couloir du tribunal.

Il avait maigri.

Ses cheveux étaient plus courts.

Pendant une seconde, j’ai revu l’homme que j’avais épousé.

Celui qui faisait du café le dimanche matin.

Celui qui dormait la main posée sur mon épaule.

Celui dont j’avais cru connaître le cœur.

Il s’est approché.

— Camille.

Je n’ai rien dit.

— Je suis désolé.

J’ai presque continué mon chemin.

Puis je me suis arrêtée.

— De quoi ?

Il a froncé les sourcils.

— Quoi ?

— Tu es désolé de quoi, Julien ? D’avoir couché avec Élodie ? D’avoir organisé le faux rendez-vous ? D’avoir consulté un avocat quinze jours avant ? D’avoir essayé de récupérer mon entreprise ? Ou d’avoir sous-estimé le nombre de preuves que vous aviez laissées ?

Son visage s’est fermé.

Et pendant une seconde, j’ai revu exactement la même expression que le 17 décembre 2021.

Pas de culpabilité.

De l’agacement.

— Tu veux vraiment faire croire que tout ce qui t’est arrivé est ma faute ?

J’ai senti quelque chose se détendre en moi.

Trois ans plus tôt, cette phrase m’aurait détruite.

Cette fois, non.

— Non.

Il semblait surpris.

— J’assume ce que j’ai fait cette nuit-là.

Je me suis rapprochée d’un pas.

— C’est justement la différence entre toi et moi.

Il n’a rien répondu.

— J’ai payé pour ce que j’ai fait. Maintenant, c’est ton tour de répondre de ce que tu as fait.

Je suis partie.

Je ne me suis pas retournée.

L’enquête a duré encore plusieurs mois.

Tout n’a pas été retenu exactement comme nous l’avions imaginé.

La justice n’a évidemment pas annulé mes trois années de prison comme si elles n’avaient jamais existé.

Mes actes restaient mes actes.

Mais les faux messages, les accès informatiques, les transferts d’argent et les manœuvres destinées à me placer volontairement dans cette situation ont été examinés séparément.

Élodie a choisi de coopérer.

Elle a reconnu avoir créé la fausse adresse.

Avoir modifié mon agenda.

Avoir participé au plan.

Son témoignage, ses messages et ses données ont confirmé l’essentiel.

Elle a été condamnée pour sa participation aux faits retenus contre elle et a dû rembourser l’argent qu’elle avait reçu.

Julien, lui, a été condamné plus lourdement pour l’ensemble des manœuvres financières et frauduleuses établies au cours de l’enquête.

Le divorce avait déjà été prononcé.

Ses prétentions sur mon entreprise n’ont rien donné.

Ironiquement, l’entreprise qu’il avait essayé de me prendre était toujours là.

Mathieu l’avait protégée.