Je lisais et je sentais quelque chose mourir en moi.

Pas de l’amour.

Cet amour était mort depuis longtemps.

C’était autre chose.

La dernière illusion que j’avais encore sur mon passé.

Je croyais avoir été trompée.

Je découvrais que j’avais été étudiée.

— Il voulait mon entreprise ?

— Il voulait l’argent qu’elle allait valoir.

— Mais une condamnation ne lui donnait pas automatiquement mes parts.

— Non.

Mathieu a marqué une pause.

— Et son avocat le lui avait expliqué.

J’ai tourné plusieurs pages.

C’était vrai.

L’avocat avait clairement écrit qu’une condamnation ne transférait pas magiquement mes actions à mon mari.

Mais elle pouvait me faire perdre mon mandat de dirigeante.

Me fragiliser financièrement.

Bloquer certains contrats.

Et surtout me mettre dans une situation où Julien pourrait essayer de négocier une séparation extrêmement avantageuse pendant que j’étais détenue.

Je me suis souvenue de quelque chose.

Six mois après mon incarcération, Julien avait effectivement demandé le divorce.

Il m’avait proposé un accord.

À l’époque, mon avocate m’avait suppliée de ne pas signer.

J’étais tellement épuisée que j’avais failli accepter.

Je voulais simplement que tout disparaisse.

— Il comptait sur le fait que je cède.

— Oui.

— Et Élodie ?

Mathieu est resté silencieux.

— Mathieu.

— Elle devait recevoir de l’argent.

J’ai ri.

Je ne sais pas pourquoi.

Un petit rire sec, presque hystérique.

— Combien ?

Il hésitait.

— Combien ?

— Cent cinquante mille euros.

J’ai regardé la circulation devant moi.

Vingt-six ans d’amitié.

Pour cent cinquante mille euros.

Je pensais que ça allait me briser.

Étrangement, non.

Ça m’a calmée.

— Je veux les voir.

Mathieu a immédiatement secoué la tête.

— Camille, tu sors de prison depuis quinze minutes.

— Je veux les voir.

— Tu ne vas pas chez Julien.

— Je n’ai pas dit que j’allais chez lui.

— Alors quoi ?

J’ai remis les documents dans l’enveloppe.

— J’appelle mon avocate.

Deux jours plus tard, j’étais assise dans le cabinet de Maître Claire Vasseur, à Lyon.

Elle avait défendu mon dossier à l’époque.

Lorsqu’elle a lu les documents, son visage a changé.

Pas de spectaculaire indignation.

Claire n’était pas comme ça.

Elle devenait simplement plus silencieuse lorsque quelque chose était grave.

— Tu n’as rien d’autre ? m’a-t-elle demandé.

— Mathieu a une copie complète.

— Les originaux ?

— Certains. Les serveurs ont aussi conservé des traces.

Elle a posé son stylo.

— Camille, écoute-moi bien. Ça ne va pas effacer ce que tu as fait cette nuit-là.

— Je le sais.

Et je le savais vraiment.

Cette découverte ne transformait pas mes gestes en quelque chose d’acceptable.

Je voulais que ce soit clair.

J’avais frappé.

J’avais dépassé une limite.

J’avais été condamnée pour ça.

Mais pour la première fois, une autre question existait à côté de ma culpabilité.

Est-ce qu’on avait volontairement créé la situation qui devait me faire exploser ?

Claire a poursuivi :

— En revanche, si ces documents sont authentiques, on parle potentiellement de faux, d’accès frauduleux, de manœuvres financières, peut-être de tentative d’escroquerie selon ce que l’enquête établira. Et surtout, s’ils ont menti pendant la procédure initiale sur la préparation de cette soirée…

Elle n’a pas terminé.

— Je veux parler à Élodie.

— Mauvaise idée.

— J’ai besoin de l’entendre.

— Non. Tu as envie de l’entendre. Ce n’est pas pareil.

Je suis restée silencieuse.

Elle avait raison.

Mais trois jours plus tard, Élodie m’a appelée elle-même.

Je ne sais toujours pas comment elle a appris que j’étais sortie.

Mon téléphone a vibré à 22 h 16.

Numéro inconnu.

J’ai décroché.

— Allô ?

Silence.

Puis :

— Camille…

J’ai reconnu sa voix immédiatement.

Mon corps aussi.

J’ai senti mes épaules se raidir.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Elle pleurait.

— Je voulais juste…

— Trois ans.

Silence.

— Trois ans, Élodie.

— Je sais.

— Ne dis pas que tu sais.

Ma voix est devenue glaciale.

— Est-ce que tu as annulé mon rendez-vous ?

Plus aucun bruit.

Même ses sanglots se sont arrêtés.

Et là, j’ai su.

— Réponds-moi.

— Camille…

— Est-ce que tu as envoyé ce faux mail ?

Elle a commencé à respirer plus vite.

— Julien avait dit que tu rentrerais probablement plus tôt de toute façon.

J’ai fermé les yeux.

Cette phrase suffisait.

— Donc c’était vrai.

— Je ne savais pas que ça finirait comme ça.

— Qu’est-ce que tu pensais qu’il allait se passer ? Que j’allais vous apporter du champagne ?

— Il avait dit qu’il fallait que tu nous voies.

J’ai senti ma main se serrer autour du téléphone.

— Répète.

— Julien voulait que tu découvres notre liaison.

— Pourquoi ?

Elle s’est remise à pleurer.

— Pour le divorce.

— Mensonge.

— Non…

— J’ai les e-mails, Élodie.

Silence.

— J’ai l’avocat. J’ai l’histoire de mes parts. J’ai les connexions depuis ton ordinateur. J’ai le faux rendez-vous. Alors ne me mens pas encore.

J’ai entendu un bruit de respiration étranglée.

Puis elle a murmuré :

— Il m’avait promis que personne ne serait blessé.

J’ai eu envie de vomir.

— Il t’a payée ?

— Ce n’était pas comme ça.

— Cent cinquante mille euros.

Elle n’a plus rien dit.

Je me suis mise à trembler.

— Tu étais ma sœur.

Elle a éclaté en sanglots.

— Je sais.

— Non. Une sœur ne crée pas une fausse adresse e-mail pour envoyer sa meilleure amie surprendre son mari au lit.

— J’étais endettée, Camille.

— Et moi, je t’avais aidée.

— Je sais.

— J’ai payé ton loyer.

— Je sais.

— J’ai payé une partie des soins de ton père.

— Arrête…

— Je t’ai donné du travail.

— Arrête !

Elle criait maintenant.

Puis la vérité est sortie.

D’un seul coup.

Comme si elle l’avait retenue pendant trois ans.

Julien lui avait parlé de ses difficultés financières.

De dettes dont je n’avais jamais eu connaissance.

Il avait investi de l’argent sans me le dire et perdu une somme importante.