Je fixais Mathieu comme s’il venait de prononcer une phrase dans une langue que je ne comprenais pas.
— Non.
Ma voix était presque inaudible.
— Camille…
— Non. Ne recommence pas. Dis-moi qui a écrit ça.
Il a baissé les yeux vers les documents que je tenais entre mes mains.
— Julien.
J’ai regardé de nouveau la feuille.
« Camille ne doit jamais découvrir pourquoi elle est rentrée plus tôt ce soir-là. »
Mes doigts tremblaient tellement que le papier faisait un léger bruit sec.
— Pourquoi tu as ça ?
Mathieu a inspiré profondément.
Je le connaissais depuis presque dix ans.
Il avait été mon associé lorsque j’avais créé mon cabinet de conseil. Deux ans avant mon arrestation, il avait vendu une partie de ses parts pour s’installer à Grenoble avec sa compagne, mais nous étions restés proches.
Après ma condamnation, c’était lui qui avait empêché mon entreprise de disparaître complètement.
Et pourtant, pendant mes trois années de détention, je lui avais demandé de ne presque jamais venir.
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Hôpital
Je ne voulais pas voir les gens de mon ancienne vie.
Je pensais que la honte était plus facile à supporter quand personne ne me regardait.
— J’ai trouvé une partie de ces documents il y a onze mois, m’a-t-il dit.
J’ai relevé brutalement la tête.
— Onze mois ?
— Oui.
— Et tu as attendu aujourd’hui ?
— Je n’avais pas encore tout.
Une colère froide est montée dans ma poitrine.
— Mathieu, j’ai passé trois ans à penser que j’avais ruiné ma vie parce que j’étais rentrée chez moi une heure trop tôt.
— Je sais.
— Non. Tu ne sais pas.
J’ai presque crié.
Quelques personnes devant le parking se sont retournées.
Je m’en fichais.
— Pendant trois ans, je me suis réveillée en revoyant cette chambre. Pendant trois ans, je me suis demandé ce qui se serait passé si mon rendez-vous n’avait pas été annulé. Et maintenant tu viens me dire que ce n’était peut-être pas un hasard ?
Il n’a pas essayé de se défendre.
Il m’a simplement tendu une deuxième feuille.
— Regarde l’adresse e-mail.
Je l’ai prise.
C’était une copie du message qui avait annulé mon rendez-vous professionnel le 17 décembre 2021.
Je connaissais cet e-mail.
Je pensais l’avoir reçu de l’assistante de mon client.
Mais en regardant attentivement l’adresse, j’ai vu la différence.
Une seule lettre.
Presque invisible.
Une adresse créée pour ressembler exactement à l’originale.
J’ai senti mon estomac se retourner.
— C’est faux…
— Le rendez-vous n’a jamais été annulé par ton client.
Je l’ai regardé.
— Comment tu sais ?
— Parce que je l’ai appelé.
Il m’a expliqué qu’après mon arrestation, personne n’avait vraiment cherché à comprendre pourquoi j’étais rentrée plus tôt.
Pourquoi l’aurait-on fait ?
J’avais reconnu les faits.
Julien et Élodie avaient confirmé que j’étais arrivée sans prévenir.
Pour tout le monde, c’était une coïncidence.
Puis, presque trois ans plus tard, alors que Mathieu préparait la vente d’anciennes archives de mon cabinet, il avait retrouvé une sauvegarde complète de mes mails professionnels.
Le message d’annulation avait attiré son attention.
L’adresse n’était pas correcte.
Il avait contacté le client.
L’homme lui avait répondu quelque chose de très simple :
« Je n’ai jamais annulé ce rendez-vous. Madame Delorme ne s’est simplement pas présentée. »
J’ai dû m’appuyer contre la voiture.
— Mon Dieu…
— Ce n’est pas tout.
J’ai fermé les yeux.
— Bien sûr que non.
Il a sorti une autre page.
Cette fois, c’était un relevé de connexion.
Une adresse IP.
Un ordinateur.
Puis un nom.
Élodie Garnier.
J’ai cessé de respirer pendant une seconde.
À l’époque, après la faillite de son salon de beauté, je lui avais proposé quelques missions administratives dans mon entreprise.
Je voulais l’aider.
Je lui avais même donné un accès temporaire à certains outils internes.
À mon agenda.
À mes contacts.
À une partie de ma messagerie.
Je l’avais fait parce qu’elle était ma meilleure amie.
— Elle a envoyé le faux message ?
— Le compte a été créé depuis son ordinateur.
Je n’ai rien répondu.
Tout s’est remis en place dans ma tête avec une violence presque physique.
Élodie savait exactement à quelle heure mon rendez-vous devait se terminer.
Elle savait combien de temps il me fallait pour rentrer.
Elle savait que, si mon après-midi se libérait brusquement le jour de mon anniversaire de mariage, il y avait de fortes chances que je pense immédiatement à Julien.
Elle me connaissait depuis vingt-six ans.
Elle connaissait mes habitudes.
Mes réflexes.
Même ma façon d’aimer.
Et elle avait utilisé tout ça contre moi.
— Pourquoi ?
C’était le seul mot que j’arrivais à prononcer.
Mathieu a ouvert la portière côté passager.
— Monte. Je préfère te montrer le reste ailleurs.
— Non.
— Camille…
— Je veux savoir maintenant.
Il m’a regardée longuement.
Puis il a hoché la tête.
— Julien savait que ton entreprise allait prendre énormément de valeur.
Je n’ai pas compris.
— Quel rapport ?
— Le contrat Valmont.
Mon cœur a fait un bond.
Je connaissais ce nom.
Bien sûr que je le connaissais.
Quelques semaines avant mon arrestation, nous négociions avec le groupe Valmont, un grand acteur immobilier, pour un contrat qui aurait quasiment doublé notre chiffre d’affaires.
Mais l’accord n’était pas encore signé lorsque j’avais été incarcérée.
— Le contrat a finalement été signé six mois après ton procès, a poursuivi Mathieu.
— Je sais.
— Ce que tu ne sais pas, c’est que Julien le savait avant toi.
— Comment ?
Mathieu m’a tendu une série d’e-mails.
Julien échangeait depuis plusieurs mois avec un ancien directeur financier de l’un de mes clients.
Dans leurs messages, il parlait de mon entreprise.
De sa valorisation.
De ma participation.
De notre régime matrimonial.
Et surtout…
de la manière dont il pourrait reprendre le contrôle d’une partie de mes intérêts si j’étais écartée de la direction et financièrement affaiblie.