Julien contourna le bâtiment par la réserve de bûches. Par la fenêtre basse de l’ancienne remise, la lumière d’une lampe tempête éclairait la scène intérieure.

Une trappe dissimulée sous une fausse pile de planches était ouverte. Gérard Delmas en émergeait péniblement, le dos voûté sous le poids d’une mallette métallique. L’homme fier et hautain des salons funéraires avait perdu toute sa superbe. Son manteau de cachemire était crotté de glaise, ses traits étaient tirés, ses yeux fous de traque et d’épuisement.

Maître Lenoir, lui, tremblait de tout son corps en refermant la portière arrière de la voiture.

— Gérard, dépêche-toi ! gémit le notaire d’une voix suraiguë. Les barrages de police vont se mettre en place sur la route de Briançon dès la tombée de la nuit ! Si nous nous faisons intercepter, c’est la perpétuité qui nous attend ! Tu m’avais juré que la fille ne poserait aucun problème, que tout passerait comme une lettre à la poste !

— Ferme ta gueule, Édouard ! aboya le patriarche en jetant la mallette dans le coffre avec un fracas métallique. Tu as pris tes trente pour cent sur chaque transaction pendant cinq ans, alors maintenant tu assumes jusqu’au bout ! C’est ce crétin de médecin qui a raté son dosage. Moretti était complètement paniqué. Si Julien n’avait pas fait sa scène hysterique dans la chapelle, le four crématoire aurait réglé le problème avant midi et nous serions déjà à Milan !

— Et Julien ? Qu’est-ce qu’on fait s’il parle aux flics de cette propriété ?

— Julien est un faible, cracha Gérard avec un mépris venimeux. Il est incapable de faire le lien. Il pleure sa femme à l’hôpital. Dès que nous aurons franchi la frontière, nous prenons le vol privé pour Rio via Belgrade. Dans quarante-huit heures, nous serons intouchables.

Julien sentit ses ongles s’enfoncer dans la paume de ses mains au point de faire jaillir le sang. Chaque mot prononcé par cet homme qu’il avait appelé « père » pendant trente ans agissait comme un acide corrosif sur ses souvenirs d’enfance. Il n’y avait plus de père ici. Seulement un monstre froid et calculateur.

Julien ramassa une barre à mine rouillée appuyée contre le tas de bois de chauffage. Il fit le tour du pavillon à pas feutrés et surgit dans la lumière des phares de la berline.

— Vous n’irez nulle part.

Le cri déchira le sifflement du vent.

Maître Lenoir poussa un glapissement de terreur et lâcha le sac qu’il portait, dont les liasses de billets de banque se répandirent dans la boue. Gérard Delmas sursauta, puis se retourna lentement. Un rictus mauvais déforma ses lèvres minces lorsqu’il vit son fils se tenir devant lui, seul, sans armes à feu, armé d’un simple fer rouillé.

— Julien… dit Gérard d’une voix qui tentait de retrouver son timbre paternel et autoritaire d’autrefois. Que fais-tu là ? Tu ne devrais pas te mêler de cela. Tu ne comprends rien aux réalités de ce monde.

— J’ai compris que tu as enterré une femme vivante pour sauver ton argent sale, répondit Julien en avançant d’un pas, les muscles noués, la barre métallique brandie à hauteur de poitrine. J’ai compris que tu as regardé Claire s’étouffer dans un cercueil sans ciller. Tu es une ordure, Gérard. Une ordure finie.

Le patriarche soupira théâtralement, comme face à un enfant capricieux.

— J’ai bâti un empire, Julien. Pour toi. Pour le nom des Delmas. Cette petite comptable de province allait tout détruire par simple prétention morale ! Elle refusait d’entendre raison. Elle voulait nous traîner dans la boue, nous envoyer en prison ! Je n’avais pas le choix !

— Tu avais le choix d’être un homme. Tu as choisi d’être un boucher.

Gérard glissa doucement sa main droite sous le revers de son manteau.

— Édouard, monte dans la voiture et démarre, ordonna-t-il froidement sans quitter son fils des yeux.

— Gérard, non ! Ne fais pas ça ! supplia le notaire, pétrifié.

— Démarre, imbécile !

Dans un geste fulgurant, Gérard sortit un pistolet automatique compact de sa poche de poitrine et pointa le canon directement sur le front de Julien.

— Tu as toujours été trop sensible, Julien. Tu tiens ça de ta mère. Tu n’as jamais eu l’étoffe nécessaire pour régner sur ce monde. Écarte-toi de cette route, ou je te laisse ici avec les loups. Et je n’aurai même pas besoin de cercueil pour toi.

Julien ne recula pas d’un millimètre. Dans ses yeux brûlait un feu que son père n’avait jamais vu auparavant. La peur avait disparu, consumée par une résolution absolue.

— Tire, dit Julien d’une voix d’un calme terrifiant. Tire sur ton propre fils. Montre à quel point tu es descendu bas. Mais sache une chose : Claire est vivante. Elle a parlé au procureur ce matin. La police sait tout. Tes comptes, tes conteneurs, tes complices. Tu es déjà mort, Gérard. Ce pistolet ne te sauvera de rien.

Le bras du patriarche vacilla imperceptiblement. La mention de Claire, vivante et parlant aux magistrats, frappa son esprit mégalomane avec la violence d’une massue. Pendant une seconde, le doute le submergea.

Julien profita de cette infime hésitation.

D’un mouvement réflexe, il plongea sur le côté au moment exact où la détonation déchira la montagne. La balle ricocha sur le capot de la berline dans une gerbe d’étincelles. Julien roula dans la boue, balaya l’air avec sa barre de fer et faucha les chevilles de son père.

Gérard s’effondra lourdement sur les dalles disjointes du perron, lâchant son arme qui glissa sous les roues du véhicule. Julien se releva d’un bond, plaqua son genou contre la gorge du vieillard et immobilisa ses deux bras au sol.

Au même instant, un vrombissement assourdissant emplit la combe forestière.

Des faisceaux de lumière d’une puissance aveuglante déchirèrent la nuit. Quatre 4×4 de la gendarmerie nationale et du GIGN surgirent de la piste forestière à pleine vitesse, bloquant l’accès et encerclant la berline en un demi-cercle d’acier. Des dizaines de faisceaux laser rouges vinrent se poser sur la poitrine de Gérard et sur le pare-brise de maître Lenoir, qui leva aussitôt les deux mains en l’air en sanglotant comme un enfant.