— Claire ! Mon Dieu, Claire !

Julien s’effondra sur ses genoux, glissant ses bras sous le corps glacé de sa femme pour l’extirper de la bière. Sa peau était gelée, sa pulsation si filiforme qu’elle semblait s’éteindre à chaque seconde. Elle émit un râle rauque, une quinte de toux violente qui lui déchira les poumons alors que l’air frais envahissait enfin ses bronches asphyxiées.

Gérard Delmas ne tenta même pas de s’approcher du corps de sa belle-fille pour vérifier son état. Ses yeux ne contenaient aucune trace de soulagement, aucun sanglot de père. Il échangea un regard d’une froideur spectrale avec maître Lenoir, puis pivota d’un bloc vers la sortie dérobée qui menait aux jardins du crématorium.

— Appelez le SAMU et la police judiciaire ! cria Julien en serrant la tête de Claire contre sa poitrine. Bloquez les portes ! Que personne ne sorte d’ici !

Deux invités, officiers de réserve de la gendarmerie locale, comprirent instantanément la gravité de la situation et bloquèrent l’accès principal. Mais Gérard et son notaire avaient déjà disparu par l’office des prêtres.

Le service des urgences toxicologiques de l’hôpital central de Grenoble baignait dans une lumière crue de néons fluorescents. Des tuyaux en plastique transparent reliaient le corps frêle de Claire à un ensemble de moniteurs dont les bips réguliers constituaient le seul rempart entre la vie et le néant.

Julien était assis sur un tabouret en métal, les mains encore tachées de poussière de chêne et de sang séché. Il tenait les doigts glacés de Claire, refusant de lâcher prise même lorsque les infirmières venaient ajuster les perfusions d’antidotes et de solutés glucosés.

Vers dix-sept heures, le docteur Vautier, chef de service et médecin légiste référent, entra dans la chambre. Son visage d’ordinaire impénétrable trahissait une profonde gravité. Il referma soigneusement la porte derrière lui.

— Monsieur Delmas ?

— Comment va-t-elle ? murmura Julien, la voix brisée.

— Elle est stabilisée. Le pronostic vital reste engagé pour les prochaines quarante-huit heures à cause de l’hypoxie prolongée, mais les lésions cérébrales semblent limitées. C’est un véritable miracle qu’elle ait survécu dans un espace confiné aussi longtemps. Deux heures de plus, et l’asphyxie était irréversible.

Julien ferma les yeux, la tête basse, laissant couler des larmes qu’il retenait depuis l’horreur de la chapelle.

— Ce n’était pas un arrêt cardiaque, n’est-ce pas ?

Le médecin soupira lourdement et tira un classeur de sous son bras.

— Les analyses sanguines viennent de tomber. Son état n’avait absolument rien de naturel. Nous avons isolé une dose massive de curarisant de synthèse mélangée à un anesthésique vétérinaire dérivé de la kétamine et de la tétrodotoxine. C’est une combinaison pharmacologique d’une précision monstrueuse, monsieur Delmas. Ces substances provoquent une paralysie motrice totale, un effondrement complet du rythme cardiaque et de la fréquence respiratoire qui deviennent indétectables sans un électrocardiogramme poussé ou une surveillance par doppler. Pour un praticien de ville pressé, elle avait toutes les apparences de la mort cérébrale et clinique.

— Une mort simulée… murmura Julien, les poings serrés au point de faire craquer ses phalanges.

— Exactement. Une léthargie cataleptique. Mais le plus ignoble réside dans le fait que ce cocktail n’éteint pas la conscience immédiatement. Durant les premières heures de son enfermement, votre femme entendait tout. Elle sentait le froid, elle percevait les mouvements autour d’elle, sans pouvoir bouger un seul cil ni pousser un cri. Elle s’est réveillée de sa paralysie motrice au moment même où les drogues commençaient à se dissiper… à l’intérieur de ce cercueil.

La nausée tordit les entrailles de Julien. L’image de Claire, consciente, emmurée vivante dans le noir absolu, écoutant les prières et les pas des fossoyeurs au-dessus d’elle, lui fit monter une haine brûlante aux tempes.

— Et le médecin qui a signé le certificat de décès ?

— Le docteur Moretti. Un vieil ami intime de votre père, répondit Vautier avec une moue dégoûtée. La police judiciaire est déjà chez lui. Son cabinet est fermé, et il semblerait qu’il ait vidé ses comptes bancaires dans la matinée. Le parquet a ouvert une information judiciaire pour tentative d’assassinat en bande organisée. Le commandant Mercier de la PJ attend dans le couloir pour recueillir vos déclarations dès que vous vous sentirez prêt.

Julien se leva, embrassa doucement le front brûlant de Claire, puis se tourna vers la porte.

— Je suis prêt maintenant.

Le commandant Mercier était un homme sec d’une cinquantaine d’années, aux cheveux ras et aux cernes marqués par des décennies d’enquêtes criminelles. Dans le petit bureau mis à sa disposition au rez-de-chaussée de l’hôpital, il posa devant Julien une série de chemises cartonnées.

— Nous avons lancé un mandat d’arrêt européen contre Gérard Delmas et maître Lenoir, commença le policier sans préambule. Leurs téléphones ont borné pour la dernière fois près de la frontière suisse, aux environs de Saint-Julien-en-Genevois, vers quinze heures. Ils avaient une berline immatriculée au nom d’une société-écran. La cavale était préparée.

— Pourquoi, commandant ? Pourquoi mon père aurait-il voulu enterrer Claire vivante ? Elle était directrice de l’audit interne pour le groupe depuis six mois seulement. Elle n’avait aucun ennemi.

Mercier ouvrit la première chemise. Des photocopies de bilans comptables, des relevés bancaires émis par des banques privées genevoises et des captures d’écran de courriels cryptés apparurent sur la table.

— Votre femme n’avait pas d’ennemis, monsieur Delmas. Mais elle avait une conscience professionnelle trop aiguisée. Regardez ceci.

Julien fixa les documents. Des millions d’euros transitaient chaque trimestre entre la filiale de logistique du groupe Delmas et des sociétés domiciliées au Panama et aux îles Vierges britanniques.

— La holding familiale était au bord de la banqueroute depuis près de trois ans, expliqua le commandant Mercier. Votre père a masqué des pertes abyssales sur les marchés à terme en mettant en place un système de cavalerie financière et de détournement d’actifs massifs. Mais il y a pire : pour renflouer les caisses de l’entreprise, Gérard Delmas et son notaire s’étaient associés à un réseau de blanchiment lié à des cartels est-européens. Des conteneurs de marchandises non déclarées passaient par les entrepôts du groupe.