— Et Claire est tombée dessus…

— Elle a découvert le système lundi dernier, lors d’une vérification de routine sur les comptes de consolidation, confirma le policier. Elle a refusé de signer la certification des comptes que votre père et le notaire exigeaient d’elle. Elle les a menacés d’aller directement voir le procureur de la République mercredi matin. Le mardi soir, elle dînait seule avec votre père à la bastide pour une prétendue explication à l’amiable. C’est lors de ce dîner que les toxines ont été versées dans son verre de vin.

Julien revit la scène dans son esprit avec une clarté insoutenable. Son père, levant son verre avec son sourire bienveillant et dominateur, tout en calculant froidement le temps qu’il faudrait pour que le poison fige les muscles de la jeune femme.

— Mais pourquoi ce scénario macabre ? Pourquoi ne pas simplement maquiller un accident de la route ?

— Parce qu’un accident de la route entraîne une autopsie médico-légale obligatoire, expliqua calmement Mercier. Avec une mort apparente à domicile constatée par un médecin complice et un faux certificat d’arrêt cardiaque sans obstacle médico-légal, ils pouvaient organiser des funérailles express. La crémation était l’étape finale indispensable. Une fois le corps réduit en cendres, aucune preuve toxicologique ne pouvait subsister. Le lendemain matin, maître Lenoir devait enregistrer un faux testament olographe prétendument rédigé par Claire, léguant la totalité de ses parts de la holding et ses biens propres à une fondation gérée par votre père. Le crime parfait. Financièrement et juridiquement nettoyé.

Julien appuya ses coudes sur la table, enfouissant son visage dans ses mains. La terreur le disputait au dégoût. Toute son enfance, toute l’admiration qu’il avait vouée à cet industriel respecté, philanthrope à ses heures, venaient de s’effondrer dans une fosse d’immondices. Son père n’était pas un bâtisseur ; c’était un prédateur froid, prêt à emmurer vive sa propre belle-fille pour préserver son statut et échapper à la prison.

— Les comptes du groupe sont gelés depuis une heure, ajouta Mercier en refermant son dossier. Les forces de l’ordre helvétiques ont été saisies pour bloquer leurs comptes numérotés. Gérard Delmas est aux abois. Il n’a plus d’argent accessible, plus de réseau officiel. C’est dans ces moments-là que les criminels en col blanc commettent des erreurs fatales.

Deux jours passèrent. Deux jours durant lesquels Julien ne quitta pratiquement pas le chevet de Claire.

Le troisième jour, à l’aube, les doigts de la jeune femme frémirent dans la main de son mari. Ses paupières battirent doucement, luttant contre la lumière bleutée du matin. Lorsqu’elle croisa enfin le regard de Julien, une larme glissa le long de sa tempe pâle.

— Julien… murmura-t-elle, d’une voix éraillée comme du papier de verre.

— Chut, ne parle pas mon amour. Tu es en sécurité. Tu es à l’hôpital. C’est fini.

Claire tenta de se redresser, mais la faiblesse de ses muscles la cloua au matelas. La panique passa dans ses prunelles dilatées.

— Le… le cercueil… Le noir… Je n’arrivais plus à respirer…

— Je t’ai sortie de là, Claire. Je suis là. Personne ne te fera plus jamais de mal. Jamais.

Elle sanglota longuement, un pleur de délivrance mêlé à la réminiscence de l’abomination qu’elle avait traversée. Puis, après de longues minutes à reprendre son souffle, elle tourna la tête vers lui avec une lucidité soudaine et glaçante.

— Gérard… Où est-il ?

— En fuite vers la Suisse. La police le traque.

— Il n’ira pas en Suisse, Julien, lâcha-t-elle avec effort en lui serrant faiblement le poignet. Ses comptes à Genève ne sont plus approvisionnés. Je le sais… c’est ce que j’ai découvert dans les registres cachés. La seule réserve d’or et de devises liquides qu’il lui reste… elle n’est pas dans une banque.

Julien fronça les sourcils.

— De quoi tu parles ?

— Le vieux pavillon de chasse du Vercors… Là où ton grand-père stockait le bois. Gérard y a fait installer une chambre forte blindée sous la dalle il y a cinq ans. Il s’y rendait toujours seul la nuit. Il m’avait dit un jour en riant que le seul argent qui ne trahit jamais est celui qu’on peut toucher avec les mains. S’il doit fuir le pays par l’Italie avec de fausses identités, c’est là-bas qu’il ira chercher ses liquidités avant de passer les cols.

Julien se figea. Le pavillon des combes. Une vieille bâtisse isolée au milieu des sapins, perchée à plus de mille deux cents mètres d’altitude, accessible par une seule piste forestière ravinée par les orages d’automne. Un endroit hors du monde, sans couverture réseau fiable, oublié de tous.

Il embrassa le front de sa femme, appela l’infirmière pour veiller sur elle, et sortit à pas rapides dans le couloir. Il composa immédiatement le numéro direct du commandant Mercier, mais tomba sur sa messagerie vocale : la brigade était en opération de perquisition simultanée sur trois sites industriels de la vallée.

Julien ne pouvait pas attendre. La pensée que l’homme qui avait failli calciner vivante son épouse puisse franchir la frontière italienne avec un sac de billets lui était intolérable. Une rage froide, implacable, s’était emparée de lui, nettoyant toute trace de peur ou d’hésitation.

Le ciel du Vercors était d’un gris d’encre lorsqu’il engagea son break tout-terrain sur la piste de terre boueuse. Les branches dénudées des hêtres fouettaient la carrosserie sous un vent glacial qui annonçait les premières neiges précoces.

Arrivé à cinq cents mètres de la clairière, Julien coupa les phares et le moteur. Le silence de la montagne retomba, pesant, troublé seulement par le sifflement de la bise dans les épicéas.

Il descendit sans faire claquer la portière. L’air était coupant, l’odeur d’humus et de pin mouillé envahissait ses narines. Il avança prudemment le long du talus, dissimulé par les fourrés de ronces.

Devant le pavillon en pierre massive, une berline noire aux vitres teintées était stationnée, le coffre grand ouvert. Julien reconnut immédiatement le véhicule de fonction de maître Lenoir. Deux silhouettes s’activaient dans la pénombre du perron, transportant de lourds sacs de voyage étanches vers le véhicule.