Olga resta garée à cinquante mètres, observant la scène avec une impassibilité totale. Elle sortit son téléphone, composa le numéro de Sergey Viktorovich et activa le haut-parleur.
À la troisième sonnerie, une voix grasse, légèrement avinée, répondit :
“Ouais ? Qui c’est à cette heure ?”
“Sergey. C’est Olga.”
Un court silence tomba à l’autre bout du fil, suivi d’un raclement de gorge gêné.
“Ah… Olga ! Écoute, ma belle, Igor m’a dit… Enfin, tu sais, pour le petit Kostia, on ne savait plus vers qui se tourner. On est tellement reconnaissants, tu peux pas savoir. Je te jure que dès que mes affaires reprennent…”
“Économise ta salive, Sergey,” l’interrompit-elle calmement. “Je suis garée en bas de chez toi. Juste devant ton 4×4 chargé pour Sotchi.”
Le silence se fit absolu. Olga entendit nettement le bruit d’un verre qu’on posait brutalement sur une table, puis le bruissement d’un rideau qu’on écartait au premier étage. Une silhouette trapue apparut derrière la vitre, plissant les yeux dans l’obscurité de la rue.
“Qu’est-ce que tu racontes ?” bafouilla Sergey, sa voix perdant instantanément toute son assurance. “Quel Sotchi ? On doit partir pour la clinique à l’aube…”
“Kostia était à l’école toute la journée en parfaite santé,” continua Olga avec une précision clinique. “Et toi, tu as sur ton compte personnel trois cent cinquante mille roubles, tandis que Larisa a reçu cinq cent mille roubles sur le sien. Des fonds virés frauduleusement depuis mon compte épargne par usurpation d’identité bancaire.”
“Attends, Olga, calme-toi ! Igor nous a dit que tu étais d’accord, que c’était arrangé entre vous ! C’est une histoire de famille !”
“Non. C’est l’article 158, alinéa 3 du Code pénal. Vol aggravé avec utilisation de données d’accès électroniques. En bande organisée. Mon avocat, maître Denissovitch, est actuellement en train de finaliser la plainte nominative avec constitution de partie civile auprès du procureur de permanence. Mais avant qu’il n’appuie sur le bouton de transmission électronique, je te propose un marché. Tu as exactement quinze minutes pour faire le virement inverse de l’intégralité des huit cent cinquante mille roubles sur mon compte de réserve professionnelle, dont je t’envoie les coordonnées par SMS dans la seconde.”
“Mais… on a déjà payé les réservations non remboursables ! On a réglé des dettes urgentes tout à l’heure en ligne !” hurla presque Sergey, la panique perçant sous le vernis de sa voix rugueuse. “On n’a plus la totalité sur les comptes ! Il manque au moins cent mille roubles !”
“Alors trouve-les,” répondit Olga froidement. “Vends la moto. Emprunte à tes amis de beuverie. Ou demande à Valentina Pavlovna d’hypothéquer son appartement. Si à vingt-deux heures vingt les huit cent cinquante mille roubles ne sont pas crédités sur mon compte, la police économique sera saisie avant minuit. Avec tes antécédents d’escroquerie à la TVA et tes dettes fiscales non réglées, Roman Denissovitch me garantit que tu passeras le week-end en garde à vue avant d’être placé en détention préventive. Et ta femme partira avec toi pour recel.”
“T’es folle ! Tu ne ferais jamais ça à la famille de ton mari !”
“Igor n’est plus mon mari que sur un morceau de papier qui sera déchiré le mois prochain. Quinze minutes, Sergey. La montre tourne.”
Elle raccrocha net.
Elle envoya les coordonnées bancaires de son compte professionnel par message. Puis, elle éteignit la radio de sa voiture et attendit dans le silence blanc de la nuit.
Une minute passa. Deux minutes.
À travers le pare-brise, elle vit la silhouette de Sergey gesticuler violemment dans l’appartement. Larisa apparut à ses côtés, portant les mains à sa tête, secouée d’une crise de nerfs visible même à cette distance. Ils couraient d’une pièce à l’autre, cherchant frénétiquement des papiers, hurlant sans doute l’un sur l’autre alors que le château de cartes de leur parasitisme s’effondrait sous la pression d’une réalité judiciaire implacable.
À la huitième minute, le téléphone d’Olga vibra.
C’était Igor. Elle rejeta l’appel sans hésiter. Il rappela immédiatement. Elle bloqua son numéro.
À la onzième minute, une première notification apparut sur son écran :Virement reçu : 500 000 roubles. Émetteur : Larisa I.
Larisa avait cédé sans condition, terrorisée à l’idée de voir débarquer les hommes en uniforme devant son enfant et ses voisins.
À la quatorzième minute, une seconde notification s’afficha :Virement reçu : 250 000 roubles. Émetteur : Sergey V.
Puis, une troisième, trente secondes plus tard :Virement reçu : 100 000 roubles. Émetteur : Sergey V.
Sergey avait manifestement vidé ses comptes de réserve, liquidé l’argent destiné à ses créanciers du bâtiment ou raclé les fonds d’un découvert bancaire d’urgence pour sauver sa peau. Le total affichait exactement huit cent cinquante mille roubles.
Le compte était bon. Au kopeck près.
Olga regarda les chiffres verts sur son écran. Son cœur ne battait pas plus vite. Elle n’éprouvait aucun triomphe mesquin, seulement le soulagement aride et précis de l’artisan qui vient de réparer une brèche dans une digue avant l’inondation. Elle vira immédiatement l’intégralité de la somme sur un compte sécurisé ouvert au nom de jeune fille de sa mère dans une autre institution bancaire, inaccessible à toute procuration ou tentative de manipulation future.
Puis, elle démarra sa voiture et prit le chemin du retour.
Lorsqu’elle arriva devant l’immeuble conjugal, il était près de vingt-trois heures. La neige tombait désormais à gros flocons épais, étouffant les bruits de la ville.
Elle monta les quatre étages d’un pas délibéré, ouvrit la porte avec sa propre clé et entra dans le vestibule.
L’atmosphère dans l’appartement avait radicalement changé. Ce n’était plus la condescendance paresseuse de la fin d’après-midi, ni l’arrogance tranquille de ceux qui croient avoir gagné la partie d’avance. L’air était lourd, étouffant, saturé d’une angoisse palpable.
Igor était assis sur le petit banc de l’entrée, la tête entre les mains, le visage défait. Valentina Pavlovna arpentait le couloir comme une lionne en cage, son téléphone collé à l’oreille, les yeux rougis par des larmes bien réelles cette fois-ci. Dès que le battant de la porte s’ouvrit, elle s’arrêta net, fixant sa belle-fille avec une terreur mêlée d’une haine féroce.