Julien coupa le contact à une centaine de mètres de la propriété pour ne pas attirer l’attention. Il sortit de son véhicule, pénétra dans la cour par la petite grille dont il possédait encore le double de clé, et contourna le pavillon silencieux.

Une lumière filtrait à travers les rideaux épais du bureau du rez-de-chaussée.

Julien s’approcha de la baie vitrée sans faire de bruit. À l’intérieur, Monique était assise devant son secrétaire en acajou. Elle ne pleurait pas. Elle n’avait pas l’air effondrée. Elle était en train de brûler méthodiquement des liasses de papier dans la petite cheminée d’angle, remuant les cendres à l’aide d’un tisonnier en fer forgé.

Julien sentit son sang ne faire qu’un tour. Utilisant son passe-partout, il déverrouilla la porte de la véranda et fit irruption dans la pièce avec la violence d’un orage d’été.

Le battant heurta la boiserie avec un claquement assourdissant. Monique sursauta violemment, laissant échapper le tisonnier qui tomba sur la grille du foyer dans un carillon métallique.

« Julien ! » cria-t-elle, portant une main à sa gorge, la terreur déformant un instant ses traits sévères. « Comment oses-tu entrer ainsi chez moi ? »

« Qu’est-ce que tu brûles, Monique ? »

C’était la première fois de sa vie qu’il ne l’appelait pas « maman ». Ce simple prénom sonna comme une rupture irréversible, une déclaration de guerre totale.

« Rien qui ne te regarde ! Mes affaires personnelles ! Tu as violé mon domicile, sors d’ici avant que j’appelle la police ! »

Julien s’avança sans un mot. Face à la rage froide qui émanait de son fils, Monique tenta de s’interposer devant le foyer, mais Julien l’écarta d’un geste ferme et sans brutalité inutile. Il plongea la main dans le foyer, saisissant au milieu des flammes un dossier cartonné qui n’avait pas encore entièrement pris feu. Il l’écrasa sur le tapis pour étouffer les flammèches.

Monique se jeta sur lui, les ongles acérés, ses yeux brillants d’une démence furieuse. « Rends-moi ça ! C’est à moi ! Tu n’as aucun droit ! »

Julien lui saisit les deux poignets dans un étau impitoyable, la forçant à reculer et à s’asseoir lourdement sur le fauteuil capitonné.

« Ne bouge plus, » dit-il d’un ton si glacial que la vieille femme en resta paralysée.

Julien ouvrit le dossier noirci par la suie. Ses yeux parcoururent les pages miraculeusement préservées.

Ce n’étaient pas de simples documents financiers.

Il y avait là une série de correspondances manuscrites, des carnets intimes volés à Claire, ainsi que des ordonnances médicales falsifiées datant de l’année précédente. Mais le pire se trouvait dans une pochette en plastique transparente : plusieurs flacons de verre brun sans étiquette, ainsi qu’un recueil de botanique ancien portant sur les plantes toxiques d’ornement, ouvert à la page de la digitaline et de la colchique.

Julien tomba à genoux, non pas de fatigue, mais sous le poids écrasant de la découverte.

« Mon Dieu… » souffla-t-il, les pages tremblant entre ses doigts. « Ce n’était pas une dépression. Claire ne s’est pas suicidée. »

Monique ne répondit rien pendant quelques secondes. Son visage se ferma complètement, troquant la panique contre un masque d’arrogance glacée. Elle se redressa dans son fauteuil, ajusta sa veste et poussa un soupir dédaigneux.

« Claire était un parasite, » dit-elle d’une voix dépourvue de la moindre trace de remords. « Une incapable qui t’éloignait de ton devoir, de ton statut, de ta famille. Elle voulait t’emmener vivre dans le sud, t’arracher à ton cabinet, à ton héritage. Elle détruisait méthodiquement tout ce que j’avais bâti pour toi pendant quarante ans. »

Julien la fixa, stupéfait par cette folie méthodique. « Tu l’as tuée… »

« Je l’ai affaiblie, » rectifia Monique sans ciller, comme s’il s’agissait d’un détail de gestion domestique. « Une goutte de digitale chaque soir dans sa tisane de camomille. Juste assez pour qu’elle se sente lasse, confuse, incapable de se concentrer, sujette à des vertiges constants. Elle pensait qu’elle perdait l’esprit. C’est elle-même qui a fini par croire qu’elle était dépressive ! Elle s’est noyée parce qu’elle n’avait plus la force de lever la tête hors de l’eau dans son bain. Je n’ai fait qu’accélérer une issue inévitable. »

« Et Élodie ? » hurla Julien, se relevant d’un bond, la voix brisée par l’horreur. « Ta propre petite-fille ! Qu’est-ce qu’une enfant de sept ans pouvait bien menacer dans ton monde malade ? »

Un sourire méprisant étira les lèvres ridées de Monique.

« Elle ressemble trop à sa mère. Elle a ses yeux insolents, sa sensibilité ridicule, sa rébellion cachée. Elle te prenait tout ton temps libre, Julien. Tu refusais des dossiers capitaux pour aller à ses spectacles d’école grotesques ! Je devais la dresser. La plier à ma volonté. Faire d’elle une vraie héritière de notre lignée, ou l’écarter si elle se révélait irrécupérable. Mais la petite sotte s’obstinait à pleurnicher, à s’agripper à ce maudit ours en peluche que sa mère lui avait offert… »

Julien n’en écouta pas davantage. Son téléphone était déjà à son oreille.

« Commandant Marchand ? C’est maître Moreau. Je suis au domicile de ma mère, avenue des Érables. Venez immédiatement avec une équipe de la police judiciaire et des techniciens de l’identité judiciaire. J’ai des aveux oraux, des preuves matérielles d’empoisonnement avec préméditation et une tentative d’assassinat sur mineur. »

Monique bondit du fauteuil avec une vivacité surprenante pour son âge. « Julien, raccroche ! Tu es mon fils ! Tu ne feras jamais condamner ta propre mère ! Pense au scandale ! Le cabinet Moreau ne s’en relèvera pas ! Tu seras la risée de tout le barreau de Paris ! »

Julien raccrocha calmement. Il rangea le téléphone dans sa poche, glissa les documents brûlés et les flacons sous son bras, puis regarda sa mère droit dans les yeux. Pour la première fois depuis son enfance, il ne ressentait plus aucune peur, aucune intimidation, aucune culpabilité. Seulement un vide immense, et la détermination absolue d’un homme qui protège ce qu’il a de plus cher.