À ce moment précis, la porte de la chambre 312 s’ouvrit avec fracas.
Julien entra, sa mallette noire à la main, revenant tout juste d’une audience interminable au tribunal. Le souffle coupé, il se figea net. La stupeur paralysa ses membres pendant une seconde atroce, avant qu’une fureur sourde et viscérale n’embrase son regard. Il laissa tomber sa mallette, qui percuta le sol avec un claquement sec, et franchit l’espace en trois enjambées vers la vieille femme qui se tenait debout, le visage dur et la respiration sifflante.
« Qu’est-ce que vous faites à ma fille ? »
Sa voix ne résonna pas comme un cri, mais comme un grondement menaçant, vibrant d’une intensité terrible. Monique sursauta, recula d’un demi-pas et tenta de recomposer une expression outragée, dissimulant mal le trouble qui traversait ses prunelles pâles.
« Elle… elle refusait de coopérer ! Elle s’agitait comme une folle, Julien ! J’essayais simplement de la redresser pour que l’infirmière puisse changer sa perfusion ! »
L’infirmière, Corinne, qui venait d’entrer quelques secondes plus tôt pour vérifier le moniteur cardiaque, s’était immédiatement interposée, dressant son corps entre la vieille femme et l’enfant au sol. Son visage habituellement impassible affichait une pâleur révoltée. « Ce n’est absolument pas ce qui s’est passé, monsieur Moreau. J’ai vu madame tirer votre fille de toutes ses forces. »
Julien ne répondit pas tout de suite à sa mère. La rage brûlait dans ses tempes, mais la détresse de son enfant exigeait son attention absolue. Mettant de côté la tempête qui grondait en lui, il s’agenouilla auprès d’Élodie. Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il glissa ses bras sous le corps frêle de la petite fille de sept ans. Elle pesait si peu. Depuis des semaines, elle semblait fondre à vue d’œil.
Il la souleva avec une infinie délicatesse pour la reposer sur le lit, ajusta le masque à oxygène dont le tube s’était tordu dans la chute, puis ramassa la peluche délavée tombée sous la table de chevet. Quand il la lui tendit, Élodie enfouit son visage contre le pelage élimé, le corps secoué de spasmes silencieux.
Julien passa une main rassurante sur le front brûlant de sa fille. « C’est fini, mon cœur. Papa est là. Tu n’as plus rien à craindre. »
C’est alors qu’Élodie leva des yeux rougis par les larmes, des yeux trop grands dans un visage émacié, chargés d’une terreur qui dépassait la simple douleur physique d’une chute. Ses petits doigts s’agrippèrent au col de chemise de son père avec une force inouïe.
« Papa… Grand-mère fait ça à chaque fois que tu pars. »
Le silence qui s’abattit sur la pièce fut suffocant. Le bruit régulier du moniteur cardiaque sembla ralentir, marquant chaque seconde d’une gravité implacable.
Monique écarquilla les yeux, sa silhouette droite oscillant sur ses talons bas. « C’est absurde ! Cette enfant délire ! C’est la fièvre, Julien, tu vois bien qu’elle a perdu la tête ! Je me sacrifie jour et nuit pour veiller sur elle depuis que Claire… depuis le drame, et voilà comment elle me remercie ! »
Julien ne cilla pas. Il resta immobile, sa main toujours posée sur la tête d’Élodie, mais son regard se détacha lentement de sa fille pour venir se planter dans celui de sa propre mère. Une lueur d’une noirceur glaciale y luisait.
« Corinne, » dit Julien d’une voix sourde mais parfaitement articulée, « pouvez-vous appeler le médecin de garde pour examiner immédiatement Élodie ? Et faites en sorte que la sécurité de l’hôpital monte ici. Tout de suite. »
« Julien, tu perds l’esprit ! » s’écria Monique en haussant le ton, feignant une indignation majestueuse. « Oser menacer ta propre mère avec des vigiles ? Après tout ce que j’ai fait pour cette famille ? Qui a géré la maison quand ta femme s’est suicidée ? Qui s’est occupé de cette gamine ingrate pendant que tu passais tes journées au cabinet pour fuir ton chagrin ? »
À l’évocation du nom de Claire, les mâchoires de Julien se crispèrent au point d’en faire blanchir sa peau. Il se releva d’un mouvement lent, imposant sa haute stature face à cette femme élégante, aux cheveux impeccablement crêpés et au tailleur sans le moindre pli, qui avait régné en despote sur son enfance et qui, depuis un an, avait réinvesti son foyer sous prétexte de compassion filiale.
« Sortez d’ici, » murmura Julien.
« Je ne te permettrai pas de me parler sur ce ton, mon garçon. »
« Sortez. Avant que je n’oublie que vous m’avez mis au monde. »
L’intensité du regard de son fils fit reculer Monique d’un pas supplémentaire. Elle pinça les lèvres dans un rictus méprisant, ramassa son sac à main posé sur le fauteuil et redressa le menton. « Tu le regretteras, Julien. Tu es incapable d’élever cette enfant seul. Elle est aussi faible et instable que sa mère. »
Elle franchit la porte à grands pas rapides, croisant deux agents de sécurité appelés par l’infirmière. Julien leur fit signe de la laisser quitter les lieux, mais ajouta d’une voix tranchante : « Elle ne doit plus jamais franchir le seuil de ce service. Notez son nom : Monique Moreau. Si elle s’approche de cet étage, vous appelez la police. »
Les agents hochèrent la tête et prirent position devant la porte.
Le médecin de garde, le docteur Thomas, entra quelques instants plus tard. Julien s’effaça pour lui laisser examiner le corps frêle d’Élodie. Les ecchymoses sur ses bras et le long de ses flancs n’étaient pas récentes. Certaines tiraient sur le jaune, d’autres sur le violet profond. Elles ne correspondaient ni aux séquelles d’une chute accidentelle ni aux symptômes habituels de l’insuffisance respiratoire aiguë qui avait conduit la petite fille aux urgences trois jours plus tôt.
« Monsieur Moreau, » dit doucement le docteur Thomas après avoir ausculté la poitrine de l’enfant, « la chute n’a pas causé de fracture, mais son état général est préoccupant. Ses poumons restent sévèrement encombrés, et son taux de globules rouges montre une anémie qui ne s’explique pas totalement par sa bronchite initiale. Quant à ces marques… »