« Je sais, docteur. Nous allons régler cela. Pouvez-vous rédiger un constat médical complet de toutes ses blessures, anciennes et récentes ? »

« C’est mon obligation légale, et c’est déjà en cours. »

Lorsque le médecin quitta la pièce, la nuit était tombée sur la ville, jetant de longues ombres mélancoliques sur les murs blancs de la chambre. Julien s’assit au chevet de sa fille. Il prit sa petite main tiède entre les siennes. Élodie respirait plus calmement grâce à une nouvelle dose de bronchodilatateur, mais son regard restait anxieux, scrutant chaque recoin de la pièce sombre.

« Elle ne reviendra pas, mon trésor, » murmura Julien, les larmes lui montant enfin aux yeux, déverrouillant l’armure d’avocat inflexible qu’il portait depuis des années. « Je te le promets sur ma vie. Personne ne te fera plus jamais de mal. Raconte-moi tout. Depuis quand ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »

Élodie renifla, serrant son ours contre sa poitrine. « Grand-mère disait que si je parlais, tu serais malheureux. Elle disait que maman était partie à cause de mes caprices, et que si je t’embêtais avec mes jérémiades, tu allais mourir de chagrin toi aussi. »

Un frisson glacial parcourut l’échine de Julien. Monique. Sa mère, cette figure autoritaire et froide qui n’avait jamais toléré la moindre imperfection dans son entourage, avait distillé son venin dans l’esprit pur de son enfant.

« Qu’est-ce qu’elle te faisait, Élodie ? Dis-moi la vérité. »

« Quand tu partais travailler le matin… elle ne me laissait pas prendre mon sirop pour respirer. Elle disait que j’étais une comédienne, que je faisais semblant pour avoir ton attention. Elle cachait mes inhalateurs dans le tiroir du haut de la cuisine, là où je ne peux pas monter. Et quand je pleurais parce que je manquais d’air, elle me pinçait les bras jusqu’à ce que je me taise. Elle me disait : “Une Moreau ne montre pas sa faiblesse.” »

Julien ferma les yeux, la mâchoire tremblante. La culpabilité l’envahit comme une vague d’acide sulfurique. Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Depuis la mort tragique de Claire, son épouse adorée, retrouvée noyée dans la baignoire familiale il y a quatorze mois, il s’était réfugié dans le travail pour fuir le gouffre de sa propre douleur. Monique s’était installée chez eux le jour même des funérailles, sous couvert de maintenir un foyer stable pour la petite fille. Julien avait cru trouver en sa mère un pilier, une force d’airain sur laquelle s’appuyer pour traverser la tempête.

En réalité, il avait fait entrer le loup dans la bergerie.

« Et hier soir ? » demanda Julien d’une voix brisée. « Que s’est-il passé hier soir pour que ton état empire à ce point ? »

Élodie hésita. Elle baissa la tête, tripotant les coutures usées de sa peluche. « Grand-mère m’a fait boire une tisane amère. Elle m’a dit que c’était pour purifier mon sang. Mais ça brûlait la gorge, papa. Ça brûlait tellement. Et après, j’ai commencé à trembler, et je n’arrivais plus à respirer du tout. C’est là qu’elle a appelé l’ambulance, mais avant que les messieurs arrivent, elle m’a dit que si je disais un seul mot sur la tisane, elle ferait disparaître Barnabé… » Elle serra plus fort son ours en peluche.

L’esprit juridique de Julien, aiguisé par quinze années passées à plaider les affaires criminelles les plus sombres, se mit soudainement en marche avec une lucidité terrifiante. Une tisane amère. Des inhalateurs dissimulés. Des ecchymoses répétées. Une manipulation psychologique atroce consistant à rendre une enfant responsable de la mort de sa propre mère.

Et soudain, une pensée monstrueuse, fulgurante, traversa son esprit.

Claire.

Claire, dont le prétendu suicide n’avait jamais cessé de hanter ses nuits. Claire, qui aimait la vie par-dessus tout, qui adorait leur fille, et qui avait été retrouvée inanimée avec une bouteille d’antidépresseurs vide sur la table de chevet… des médicaments qu’elle n’avait jamais pris de son plein gré. À l’époque, la police avait conclu à un geste de désespoir provoqué par un surmenage maternel et une dépression masquée. Julien, anéanti par le chagrin, avait accepté cette conclusion officielle sans mener d’enquête approfondie, aveuglé par le prétendu soutien de sa mère qui lui répétait inlassablement : « Elle était fragile, Julien. Tu ne pouvais rien faire. »

La nausée le submergea.

Il se leva brusquement, fit quelques pas dans la chambre, les tempes battant à tout rompre. « Élodie, je dois m’absenter une heure. Ne panique pas. L’infirmière Corinne et deux vigiles vont rester à ta porte. Personne d’autre n’entrera. Tu es en sécurité ici. Tu me crois ? »

La petite fille acquiesça d’un hochement timide. « Tu reviens vite ? »

« Toujours, mon ange. Toujours. »

Julien sortit de la chambre, le visage sculpté dans le marbre. Il alla voir le médecin-chef du service de réanimation pédiatrique.

« Docteur Thomas, j’ai une requête urgente. Je veux un dépistage toxicologique complet pour Élodie. Spectre large. Métaux lourds, glycosides cardiotoniques, alcaloïdes, tout. Ne laissez rien au hasard. »

Le médecin le dévisagea, sentant la gravité exceptionnelle de la situation. « Vous soupçonnez un empoisonnement délibéré ? »

« Je ne soupçonne rien, docteur. J’exige des certitudes. Et conservez un double de tous les échantillons sous scellés pour la police. »

Julien quitta l’hôpital à pas précipités, monta dans sa berline noire et démarra en trombe dans les rues désertes de la ville endormie. Les réverbères défilaient comme des météores jaunes à travers son pare-brise. Sa destination n’était pas son propre appartement, mais la grande demeure bourgeoise de sa mère, située dans les beaux quartiers en lisière de la forêt de Meudon.

Pendant des décennies, cette maison aux volets toujours clos avait été son sanctuaire de souffrance, le lieu où Monique Moreau régnait par l’humiliation feutrée et l’obsession du contrôle absolu. Pour Monique, toute faiblesse était une offense, toute désobéissance une trahison méritant un châtiment impitoyable. Julien avait cru s’en émanciper en devenant avocat, en épousant Claire, une artiste peintre dont la joie solaire et l’indépendance d’esprit représentaient l’antithèse absolue de sa génitrice. Monique avait toujours détesté Claire. Elle la considérait comme une intruse qui lui avait volé son fils unique et souillé le nom des Moreau avec ses manières bohèmes.