La porte de la chambre s’ouvrit discrètement. Ce n’était ni la police ni des assaillants, mais Giancarlo, le vieux sous-chef loyal qui avait pris le contrôle des hommes en bas de l’établissement après l’élimination de la faction de Vincenzo. Il observa la scène avec un respect mêlé de solennité, gardant une distance respectueuse.
« Don Alessandro », murmura-t-il à mi-voix. « Les corps ont été évacués. La police locale a accepté la version de l’attaque par des mercenaires non identifiés visant les coffres de l’établissement. La famille Costa demande une audience immédiate. Ils ont compris ce qui s’est passé avec Vincenzo. Ils veulent négocier la paix. Ils savent que vous avez découvert la vérité. »
Alessandro ne se retourna pas immédiatement. Il continuait de contempler sa femme et son fils, une vision de grâce au milieu des décombres d’une guerre insensée.
« Dis aux Costa que la guerre est terminée », ordonna Alessandro, sa voix ne laissant place à aucune hésitation. « Dis-leur que nous cédons les quais du New Jersey et les terminaux de fret de Brooklyn. Tout ce qu’ils revendiquaient depuis dix ans. »
Giancarlo ouvrit des yeux ronds, stupéfait.
« Boss… nous cédons la moitié de nos territoires les plus lucratifs ? Les capitaines ne comprendront pas. Ils voudront du sang pour venger l’affront. »
Alessandro se leva lentement, dominant la pièce de toute sa stature. Son regard avait une gravité nouvelle, dépouillée de l’arrogance et de la soif de conquête qui avaient jadis défini son règne.
« S’ils veulent du sang, ils n’ont qu’à regarder ce qui reste de Vincenzo Moretti », dit-il d’un ton glacial. « Je ne dirigerai plus cette organisation depuis les tranchées. Nous transférons tous les capitaux vers les fonds d’investissement légitimes et les holdings maritimes en Europe. Ceux qui veulent continuer à vendre de la drogue et à racketter les ports peuvent rejoindre les Costa ou mourir seuls. La famille Romano ne sera plus une cible. Mon fils ne grandira pas derrière des vitres blindées en attendant qu’une bombe explose sous sa voiture. »
Giancarlo comprit que la décision était sans appel. Il s’inclina avec déférence et referma la porte sans un bruit.
La pièce redevint un sanctuaire.
Genevieve regarda son mari avec une lueur d’incrédulité mêlée d’un immense espoir.
« Tu renonces à tout ça ? Pour de vrai ? »
Alessandro revint s’agenouiller près du lit, posant son front contre celui de Genevieve, entourant de ses bras puissants sa femme et son nouveau-né.
« Je ne renonce à rien, Evie », murmura-t-il, les yeux brillants d’une détermination nouvelle. « Je choisis ce qui a réellement de la valeur. J’ai cru mourir chaque seconde de ces deux cent quatorze jours passés sans toi. Rien sur cette terre, aucun dollar, aucun territoire, aucun empire ne vaut une seule de tes larmes. »
Il effleura la joue minuscule de son fils avec la pulpe de son pouce.
« Comment allons-nous l’appeler ? » demanda-t-il doucement.
Genevieve esquissa un sourire à travers ses larmes, un sourire qui chassait enfin l’hiver de son âme pour ramener la lumière.
« Leo », répondit-elle d’une voix claire et assurée. « Il s’appellera Leo Alessandro Romano. Pour que son nom rappelle à jamais que la vérité finit toujours par triompher de l’obscurité. »
Alessandro hocha la tête, les larmes coulant librement sur ses joues, sans honte, lavant les souillures des années de sang et de fureur.
Dehors, la tempête sur l’East River s’était enfin apaisée. Le soleil s’élevait haut sur New York, illuminant les gratte-ciel d’un éclat d’or pur. Au milieu de ce monde impitoyable qui continuait sa course frénétique, un homme qui avait été un monstre venait de trouver sa rédemption, non pas dans la victoire des armes, mais dans le sanctuaire fragile d’une vie nouvelle qui commençait.