Léo hésita, mais il n’avait plus rien à perdre. Il dénoua les cordes de son casier resté en bas et remonta le paquet de cuir huilé scellé de cire rouge. L’homme s’en saisit, inspecta le sceau gravé d’un monogramme particulier et laissa échapper un rire bref, amer et glacial.

— Maître Miller est mon notaire personnel, jeune homme. Et M. Vardek est l’un des usuriers véreux qui rachètent à bas prix les créances de mes propriétés secondaires pour tenter de me faire chanter. Ce paquet contient les titres de propriété originaux d’un pâté de maisons ouvrières dans la Fosse… dont l’immeuble où vous habitez. Vardek voulait forcer la vente ce soir en profitant de ma réclusion.

L’homme brisa le sceau de cire sans la moindre hésitation, déplia les parchemins et jeta un œil dédaigneux sur les clauses écrites à l’encre noire.

— Vardek pensait que si ce document n’était pas ratifié ce soir, il pourrait saisir ces immeubles par défaut de paiement. Mais il ignorait une chose : ces immeubles m’appartiennent en totalité. Maître Miller n’est qu’un exécutant à mes ordres.

Le vieillard fixa intensément le jeune orphelin.

— Vous avez renoncé à votre propre toit pour ne pas laisser mourir de froid une enfant inconnue. Vous avez risqué votre existence par pure compassion dans une ville qui ne connaît plus que la rapacité et la haine. Vous avez offert à ma sœur la paix qu’elle attendait depuis quatre-vingt-six ans… et vous m’avez libéré du remords qui dévorait ma vie d’enfant survivant.

L’homme s’avança vers un secrétaire en acajou placé dans le coin de la pièce. Il prit une plume d’oie, trempa la pointe dans un encrier de cristal et raya d’un trait rageur le nom de Vardek sur les actes notariés. Au bas du document, d’une écriture gothique et assurée, il inscrivit de nouvelles clauses.

— Quel est votre nom de famille, garçon ?

— Léo… Léo Valmer, monsieur.

Le vieillard parapha la feuille, puis saupoudra la signature de sable fin pour sécher l’encre. Il roula le document et le tendit à l’adolescent.

— À compter de cette heure, Léo Valmer, vous n’êtes plus locataire de cette chambre misérable. Vous êtes le propriétaire légitime de l’immeuble tout entier où vivait votre mère. M. Vardek ne pourra plus jamais poser la main sur le moindre de vos souvenirs, et s’il s’avise d’approcher de votre porte, ce sont mes avocats et les gendarmes qui s’occuperont de son cas.

Léo ouvrit de grands yeux écarquillés, le souffle coupé, incapable de refermer ses doigts sur le rouleau de parchemin qui représentait une fortune inestimable pour un enfant des rues.

— M-monsieur… Je ne peux pas accepter cela. C’est trop… Je voulais seulement qu’elle ne meure pas de froid.

— Vous avez sauvé ce qui n’avait pas de prix, répliqua doucement l’homme dont le regard s’adoucit pour la première fois. La décence n’a pas de tarif dans ce monde corrompu. Mais je ne vous laisserai pas repartir ainsi. Dehors, la tempête redouble.

Le vieux maître de maison posa sa main calleuse sur l’épaule de Léo. Une chaleur bienfaisante parut enfin chasser le gel qui engourdissait les membres du garçon depuis le début de la nuit.

— Ce soir, vous dormirez ici, au Pavillon des Ormes, devant le feu. Et demain, nous irons ensemble signifier à cet usurier que votre servitude est terminée.

Léo hocha la tête, les yeux brouillés de larmes chaudes qui coulaient désormais librement sur ses joues, nettoyant la suie et le sel de la route.

Avant de quitter la chambre d’enfant pour descendre vers la chaleur du salon, Léo se retourna une dernière fois vers le lit à baldaquin.

Sur le drap immaculé, à côté de sa vieille veste trempée, le carnet de contes d’Alice s’était ouvert tout seul sous l’effet d’un léger courant d’air. Sur la première page, tracée d’une écriture enfantine à l’encre violette, une phrase unique scintillait sous le reflet de la lune qui perçait enfin à travers les nuages déchiquetés :

« Rien de ce qui est donné avec le cœur ne se perd jamais dans la nuit. »