Vingt-deux heures sonnèrent au clocher de la cathédrale, au loin dans la vallée. Le son lugubre et grave monta le long des ravins.
C’est fini, songea Léo avec un désespoir sourd. J’ai échoué. M. Vardek a déjà jeté mes affaires sur le trottoir.
Une larme de rage et d’impuissance brûla sa paupière avant de geler instantanément sur ses cils. Pourtant, il ne ralentit pas. Puisqu’il avait déjà tout perdu, il mènerait au moins cette enfant en sécurité. Il ne laisserait pas la mort réclamer une autre victime ce soir.
Après un dernier virage en lacet, la route pavée céda la place à un chemin de gravier envahi par les ronces gelées. Au bout se dressait une immense grille en fer forgé, couronnée de deux statues de lions aux gueules menaçantes. Les battants étaient entrouverts, grinçant sinistrement sous le vent d’hiver. Au-delà s’étendait un parc obscur dominé par la carcasse imposante d’un manoir victorien : le Pavillon des Ormes.
Léo s’arrêta au pied des marches monumentales en pierre de taille. La bâtisse semblait plongée dans une obscurité totale, à l’exception d’une lueur vacillante, semblable à celle d’une bougie, qui dansait derrière les rideaux lourds du premier étage.
— On est arrivés, Alice, dit Léo en reprenant son souffle avec peine, les mains tremblantes d’épuisement.
L’enfant glissa souplement du porte-bagages. Ses pieds ne firent presque aucun bruit sur la neige croustillante. Elle serrait toujours son livre contre elle. Elle se tourna vers Léo, le regard fixement planté dans le sien.
— Merci de ne pas m’avoir abandonnée, Léo. Les autres… les autres ont tous détourné le regard.
Avant qu’il n’ait pu lui demander de lui rendre sa veste, Alice s’élança vers le perron avec une agilité déconcertante, gravissant les marches quatre à quatre. La lourde porte d’entrée en chêne massif s’entrouvrit dans un gémissement sourd, semblant l’aspirer dans les ténèbres intérieures, avant de se refermer d’un coup sec qui résonna comme un coup de fusil dans le silence de la nuit.
Léo resta immobile une seconde, hébété.
— Attends ! Ma veste ! cria-t-il, poussé par l’instinct de survie.
Sans ce vêtement, il ne survivrait pas à la descente vers la ville. Il monta à son tour les marches glacées et tambourina contre le bois dur de la porte.
— Ouvrez ! S’il vous plaît ! J’ai raccompagné votre fille ! J’ai juste besoin de récupérer ma veste !
Aucun bruit de pas ne se fit entendre. Aucun verrou ne tourna. Mais sous ses poings, la porte céda lentement, s’écartant sur un hall caverneux plongé dans une pénombre poussiéreuse.
Léo franchit le seuil, hésitant. L’atmosphère à l’intérieur était suffocante, saturée d’une odeur écœurante de cire froide, de vieux papiers pourris et d’un relent métallique indéfinissable.
— Il y a quelqu’un ? appela-t-il, la voix chevrotante.
Au bout du vestibule, une porte latérale laissait filtrer une lumière ambrée. Léo s’avança à pas feutrés sur le parquet de marqueterie qui craquait sous ses semelles. Il pénétra dans un vaste salon tapissé de boiseries sombres. Une cheminée monumentale y crépitait doucement, projetant des ombres mouvantes sur les murs couverts de tableaux de maîtres.
Devant l’âtre, assis dans un fauteuil en cuir capitonné, un vieil homme au visage taillé dans le silex fixait les flammes. Ses cheveux argentés étaient impeccablement peignés, et il portait une robe de chambre en velours sombre. Sur la petite table basse à côté de lui reposait un verre de cristal intact et une carafe de cognac.
— Monsieur ? balbutia Léo en s’arrêtant net. Excusez-moi d’entrer ainsi… La petite fille, Alice… Je l’ai trouvée à l’arrêt de bus. Elle gelait. Je l’ai ramenée chez vous, mais elle est entrée avec ma veste et…
Le vieil homme ne sursauta pas. Il ne tourna même pas la tête immédiatement. Lentement, avec une solennité presque mécanique, il porta son regard glacé sur l’adolescent. Ses yeux étaient cernés d’une douleur si ancienne et si profonde qu’elle semblait avoir consumé toute expression humaine sur ses traits.
— De quelle plaisanterie s’agit-il, jeune insolent ? dit l’homme d’une voix basse, sourde, qui vibrait dans la pièce comme le glas d’une cloche. Qui vous envoie ? Vardek ? Miller ? Est-ce une nouvelle manœuvre pour me briser les nerfs ?
— Non, monsieur, je vous le jure ! protesta Léo, reculant d’un pas devant l’animosité palpable de son interlocuteur. Je ne connais personne, je suis juste livreur ! La petite fille… elle portait une robe bordeaux, elle avait un livre noir… Elle m’a dit qu’elle habitait ici !
Le vieillard se leva d’un bond, d’une vivacité terrifiante pour son grand âge. Son visage était devenu livide, d’une blancheur spectrale.
— Taisez-vous ! rugit-il en saisissant une canne à pommeau d’argent appuyée contre son fauteuil. Ne prononcez plus jamais ce nom dans cette maison ! Sortez avant que je ne lâche les chiens sur vous !
— Regardez ! s’écria Léo en désignant le sol près de l’entrée du salon. Regardez les traces !
Le vieil homme baissa les yeux. Sur le tapis d’Orient ancien, une traînée de neige fondue et d’eau boueuse menait du vestibule jusqu’au centre de la pièce. Mais à côté des empreintes lourdes et grossières des bottes trouées de Léo, il n’y avait aucune trace de petits souliers d’enfant. Absolument aucune. Seule une seconde série de marques attirait l’attention : de petites taches d’eau parfaitement rondes, comme si de la glace avait fondu goutte à goutte le long d’un tissu.
Le vieillard s’immobilisa. Sa main crispée sur le pommeau de sa canne se mit à trembler violemment.
— Vous dites… qu’elle avait froid ? demanda-t-il, la voix subitement brisée, vidée de toute colère, ne laissant place qu’à une détresse insondable.
— Elle était gelée, monsieur. Je lui ai donné ma veste en toile marron et mon écharpe. Elle est montée ici il y a deux minutes à peine.
L’homme chancela comme s’il venait de recevoir un coup de massue en pleine poitrine. Il s’appuya lourdement contre la cheminée, puis leva lentement la main vers le mur au-dessus du manteau de marbre.