— Est-ce que… c’est d’elle dont vous parlez ?

Léo leva les yeux vers le tableau qui trônait au-dessus du foyer. Jusqu’alors caché par l’obscurité relative de la pièce, le portrait à l’huile venait d’être éclairé par un éclat de braise dans l’âtre.

Le sang de Léo se figea instantanément dans ses artères. Une terreur paralysante, viscérale, lui coupa le souffle. Ses genoux manquèrent de se dérober sous lui.

Sur la toile peinte, une fillette d’environ sept ans souriait timidement, assise sur un banc en fer forgé. Elle avait les mêmes yeux gris translucides, la même chevelure blonde retombant sur les épaules, la même robe de velours bordeaux. Et sur ses genoux reposait le même livre sombre relié de cuir.

Au bas du cadre doré, une plaque de cuivre gravée portait une inscription étincelante sous la lueur des flammes :Alice de Mortemart — 1912 – 1920.

— Ce… ce n’est pas possible, bredouilla Léo, sentant le sol se dérober sous ses pas. Ce n’est pas possible. C’est elle. C’était elle sur mon vélo il y a dix minutes !

— Alice était ma sœur aînée, dit le vieil homme d’une voix qui semblait venir d’outre-tombe. Je n’avais que quatre ans lorsqu’elle a disparu. C’était la nuit du grand blizzard de 1920. Elle s’était échappée du manoir pendant notre sommeil pour aller chercher son carnet de contes qu’elle avait oublié sur le banc du belvédère communal, là où se trouve aujourd’hui l’arrêt de bus.

L’homme ferma les yeux, une larme silencieuse creusant un sillon dans ses rides profondes.

— Ils ne l’ont retrouvée que le surlendemain, enfouie sous deux mètres de neige, recroquevillée sous un auvent. Elle était morte d’hypothermie, gelée vivante. Depuis ce jour maudit, une légende imbécile court dans les bas quartiers : on raconte que les nuits de grand gel, son âme errante cherche quelqu’un d’assez charitable pour la réchauffer et la ramener chez elle. Beaucoup prétendent l’avoir aperçue. Mais tous ceux qui l’ont approchée ont fui, terrifiés par son regard… ou ont refusé de s’arrêter, trop pressés par leurs propres misères.

Léo était pétrifié. L’air de la pièce lui semblait tout à coup irrespirable, lourd d’un siècle de deuil et de remords.

— Mais… elle était là, balbutia-t-il, les dents claquant sous l’effet du choc et du froid qui regagnait son corps engourdi. Elle m’a parlé. Elle m’a remercié de ne pas l’avoir abandonnée…

Le vieillard se tourna brusquement vers lui, ses yeux fouillant le visage de l’adolescent avec une intensité fiévreuse.

— Venez avec moi, ordonna-t-il.

D’un pas plus assuré, guidé par une urgence impérieuse, l’homme prit un candélabre d’argent posé sur une commode et s’engagea dans le grand escalier qui montait vers les étages supérieurs. Léo, incapable de formuler une pensée cohérente, mû par une fascination morbide, lui emboîta le pas.

L’étage supérieur était un sanctuaire figé dans le temps. L’air y sentait la lavande séchée et la poussière centenaire. Au bout d’un long couloir bordé de miroirs piqués qui renvoyaient leurs silhouettes fantomatiques, le vieil homme poussa une porte blanche aux dorures écaillées.

C’était une chambre d’enfant. Un lit à baldaquin aux rideaux de dentelle blanche occupait le centre de la pièce. Des poupées de porcelaine aux yeux fixes étaient sagement alignées sur des étagères. Rien n’avait bougé depuis un siècle. La chambre était tenue dans un état de conservation méticuleux, comme si l’on attendait le retour de sa petite occupante d’une minute à l’autre.

Le vieil homme avança la flamme du candélabre vers le lit.

Léo étouffa un cri d’horreur et d’incrédulité.

Soigneusement pliée sur le couvre-lit immaculé reposait sa vieille veste de toile marron, râpée et déchirée aux coudes, accompagnée de son écharpe de laine élimée. Le vêtement était encore trempé d’eau de fonte, et une légère buée tiède s’en élevait sous la chaleur de la flamme.

Et posé juste au-dessus de la veste, il y avait le livre de contes relié de cuir sombre.

Le vieil homme tomba à genoux au pied du lit. Ses mains décharnées se posèrent sur la veste de Léo comme s’il touchait une relique sacrée. Des sanglots rauques, retenus depuis plus de quatre-vingts ans, déchirèrent enfin sa gorge de vieillard.

— Elle est rentrée… souffla-t-il dans un râle d’agonie et de soulagement mêlés. Mon Dieu, après toutes ces années… Quelqu’un l’a enfin ramenée à la maison.

Léo contemplait la scène, incapable de bouger, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes. Tout s’effondrait dans son esprit : les lois de la logique, la réalité du monde matériel, la dureté cruelle du quotidien. Il avait voyagé avec un fantôme. Il avait sacrifié son seul abri terrestre pour sauver une enfant morte depuis près d’un siècle.

Puis, une pensée brutale, féroce, le ramena sur terre avec la violence d’une décharge électrique : Vardek.

Il était plus de vingt-deux heures trente. La course était perdue. Sa vie était ruinée. Il avait sauvé une âme errante, mais il s’était condamné lui-même.

Un sanglot sec échappa à ses lèvres. Il recula vers le couloir.

— Je… je dois partir, dit-il d’une voix brisée. Je n’ai plus d’endroit où aller, mais je dois partir.

Le vieil homme essuya ses larmes d’un revers de manche tremblant et se releva péniblement, s’appuyant au montant du lit. Il fixa Léo avec une lucidité nouvelle, tranchante, débarrassée de toute folie.

— Qu’avez-vous dit en bas ? Que vous étiez livreur ? Pour le compte de qui ?

— Vardek, lâcha Léo, le regard fixé sur le plancher ciré. Je devais livrer un paquet scellé chez maître Miller avant vingt-deux heures. C’était la condition pour garder la chambre de ma mère… Je n’ai plus de famille. C’était tout ce que j’avais. À cause de ce détour, je suis en retard. Tout est fini.

Le regard du vieux maître de maison s’illumina d’une étincelle d’une noirceur redoutable.

— Quel est ce paquet ? Montrez-le-moi.