Tout s’éclairait avec une cruauté limpide. L’acharnement d’Élodie à vouloir s’emparer de ces documents n’était pas guidé par un simple besoin d’argent pour combler ses dettes de jeu et d’art : elle avait senti, avec l’instinct prédateur hérité de sa lignée paternelle, que son statut d’héritière légitime n’était qu’une illusion bâtie sur un mensonge protecteur. En tentant de détruire Lauren, elle croyait forcer le destin et éliminer le dernier rempart qui l’empêchait de régner sur un empire qui ne lui avait jamais appartenu.
Deux mois plus tard.
La cour d’assises de Versailles baignait dans une atmosphère lourde et solennelle. Assise dans le box vitré des accusés, Élodie Mercier apparaissait méconnaissable. Ses vêtements de créateur avaient été remplacés par un tailleur sombre et sans forme. Ses cheveux étaient ternes, son visage creusé par les nuits passées au quartier des femmes de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.
Les réquisitions de l’avocat général avaient été implacables. Les enregistrements vidéo et audio cryptés, versés aux débats sans aucune contestation possible quant à leur authenticité technique, avaient anéanti toute ligne de défense. L’expertise psychiatrique avait conclu à une personnalité narcissique perverse doublée d’une psychopathie clinique avérée, totalement responsable de ses actes.
Daniel Roche s’avança à la barre des parties civiles.
Son costume était impeccable, sa voix posée, dénuée de haine mais investie d’une fermeté souveraine. À quelques mètres de lui, assise dans un fauteuil roulant poussé par une infirmière dévouée, Lauren Mercier assistait au procès, le visage serein malgré la fatigue physique. Elle avait survécu à sa fracture, son cœur avait résisté, soutenu par la délivrance d’avoir enfin brisé le secret qui rongeait son existence depuis quatre décennies.
Daniel ne regarda pas une seule fois Élodie dans le box. Il s’adressa directement au président de la cour :
— Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés, nous ne sommes pas ici en présence d’un drame familial ordinaire né de rancœurs domestiques ou de malentendus filiaux. Ce dossier est celui de la prédation méthodique. Pendant des années, madame Mercier a offert à cette femme toutes les chances, tout le confort, tout l’amour maternel qu’un être humain pouvait prodiguer. En retour, elle n’a reçu que la menace, l’extorsion et finalement le geste fatal d’une tentative d’assassinat froidement calculée. La justice n’a pas à chercher d’excuses là où règne l’absence totale de remords.
Lorsque la sentence tomba après quatre heures de délibéré – vingt-deux ans de réclusion criminelle assortis d’une peine de sûreté des deux tiers et de la déchéance civile intégrale –, Élodie ne poussa pas un cri. Elle jeta simplement à travers la vitre un regard venimeux vers Lauren et Daniel, avant d’être entraînée par les agents de l’escorte pénitentiaire vers les sous-sols du tribunal.
Le soir même, une pluie fine lavait les allées de gravier du domaine de Saint-Cloud.
Daniel poussa doucement le fauteuil roulant de Lauren sur la terrasse arrière qui dominait la vallée de la Seine et les lumières scintillantes de Paris au loin. L’air était frais, imprégné de l’odeur de terre mouillée et de feuilles de chêne mortes.
Lauren posa sa main ridée sur celle de Daniel, restée sur la poignée du fauteuil.
— Tu as pris ta décision pour la maison ? demanda-t-elle doucement.
— Oui, répondit Daniel en contemplant l’horizon. J’ai signé les actes ce matin. Le domaine sera transformé en fondation pour l’accueil et la formation juridique d’enfants orphelins de serviteurs de l’État. Elle portera le nom de mon père… et le vôtre.
Lauren ferma les yeux, une larme de paix coulant sur sa joue.
— Ton père serait si fier de l’homme que tu es devenu, Daniel. Il n’y a plus d’ombre dans cette maison désormais. Le coffre est vide.
— Non, Lauren, sourit Daniel en s’agenouillant près d’elle sous la véranda protectrice. Il n’est pas vide. Il a enfin rendu la seule chose qui avait de la valeur : la vérité.