— Daniel, nos motards sont en route. On a localisé la propriété. Mais attention : si le portail principal est verrouillé électroniquement avec le code haute sécurité, nous perdrons deux à trois minutes pour forcer les gonds sans faire de bruit.

— Le code du portail extérieur est le 4408, lâcha Daniel sans hésiter. Ne sonnez pas. Entrez par l’allée des cèdres. La baie vitrée de la véranda arrière a un capteur que Lauren m’a laissé désactiver à distance. Je vous ouvre l’accès dès que vous êtes en position.

Pendant ce temps, dans la demeure feutrée, Élodie commençait à perdre patience. Le calme apparent de sa mère l’exaspérait davantage que des cris ou des supplications. Elle se dirigea vers le grand salon, où un tableau de maître masquait la porte blindée du coffre encastré dans le mur porteur. Elle écarta la toile avec brutalité. Le cadran numérique brillait d’une lueur bleue glaciale.

— Six chiffres, maman ! hurla Élodie depuis le salon. Donne-moi ces six chiffres ! La date de naissance de papa ne marche pas. La tienne non plus. Ni celle de ce bâtard de Daniel ! Qu’est-ce que tu as mis ?

Lauren ne répondit pas. Elle rassemblait ses dernières forces pour respirer calmement, économisant l’oxygène qui semblait se raréfier dans ses poumons. Elle savait que chaque seconde gagnée était une chance accordée au destin.

Élodie revint à grands pas dans la cuisine, le visage déformé par une rage jusqu’alors contenue sous son vernis mondain. Elle s’agenouilla près de Lauren, attrapa violemment le col de son cardigan en cachemire et la secoua sans ménagement.

— Tu m’entends ? Si tu ne parles pas, je ne te laisserai pas mourir tranquillement de ta chute. Je vais chercher la boîte de tes médicaments et je vais te faire avaler chaque comprimé jusqu’à ce que ton cœur explose ! Tu m’entends, vieille folle ?

— Fais-le… murmura Lauren, la voix brisée mais le regard plongeant droit dans les yeux de sa fille avec un mépris souverain. Fais-le, Élodie. Montre enfin qui tu es vraiment. Une meurtrière lâche. Ton père… ton père avait compris bien avant moi. C’est pour cela qu’il a tout verrouillé.

Cette mention de son père défunt fut l’étincelle qui fit voler en éclats le peu de retenue qui restait à la jeune femme. Élodie se releva brusquement, se rua vers le plan de travail et saisit le flacon de digoxine. Elle versa cinq pilules blanches dans sa paume moite.

— Tu l’auras voulu. Tu as toujours préféré tes principes à ta fille. Tu vas payer pour chaque humiliation, chaque refus !

Elle s’approcha de nouveau, mais alors qu’elle s’apprêtait à forcer la mâchoire de sa mère, un bruit sec retentit au fond du couloir principal : le cliquetis métallique d’une gâche électrique qui se déverrouille, suivi de l’ouverture feutrée de la lourde porte en chêne d’entrée de service.

Élodie se figea. Le flacon lui échappa des mains, roulant sur le marbre dans un tintement cristallin. Les cachets s’éparpillèrent aux pieds de Lauren.

— Qui est là ? cria Élodie, sa voix montant dans les aigus, trahissant une panique soudaine.

Le silence de la vaste maison ne lui répondit d’abord que par l’écho de ses propres battements de cœur. Puis, une silhouette haute et déterminée apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine.

Daniel.

Il ne portait pas de manteau. Sa cravate était dénouée, son costume froissé par la course, mais son regard d’acier était braqué sur Élodie avec une intensité meurtrière. Derrière lui, presque invisibles dans la pénombre du couloir, se tenaient trois hommes en uniforme d’intervention, armes au poing, silencieux comme des ombres.

Élodie recula de trois pas, heurtant l’îlot central de plein fouet.

— Daniel ? Mais… comment… ce n’est pas possible ! Tu étais au tribunal ! Tu ne devais pas…

— Tais-toi, Élodie, ordonna l’avocat d’une voix basse, sourde, qui vibrait d’une autorité implacable. Ne prononce pas un mot de plus.

Les gendarmes pénétrèrent instantanément dans la pièce, sécurisant les lieux avec une précision chirurgicale. Le capitaine s’avança, pointant son arme vers le sol mais prêt à toute éventualité :

— Madame Élodie Mercier, ne faites aucun geste brusque. Mettez vos mains en évidence sur le plan de travail. Immédiatement !

— Mais vous êtes fous ! cria-t-elle, tentant de retrouver son aplomb bourgeois en rajustant une mèche de cheveux ébouriffée. Vous entrez chez moi par effraction ! C’est ma mère ! Elle a glissé, elle a fait une chute terrible, j’allais appeler les secours ! Je tentais de lui administrer ses médicaments d’urgence ! Daniel, dis-leur ! Tu sais très bien qu’elle perd l’équilibre depuis des semaines !

Daniel ne la regardait même plus. Il s’était agenouillé auprès de Lauren, ôtant sa veste de laine pour couvrir doucement le corps tremblant de la femme qui avait été une seconde mère pour lui. Il prit sa main glacée entre les siennes.

— Je suis là, Lauren. Tout est fini. Les médecins sont dans l’allée, ils montent avec le matériel. Tenez bon.

Lauren esquissa un faible sourire, deux larmes silencieuses traçant un chemin sur ses joues creusées.

— Je savais… je savais que tu viendrais, Daniel.

— Monsieur Roche, intervint le capitaine de gendarmerie, nous prenons le relais pour sécuriser la suspecte. Les ambulanciers entrent.

Deux secouristes du SAMU firent irruption dans la cuisine avec un brancard coquille et une trousse de réanimation d’urgence. En quelques secondes, ils entourèrent Lauren, posant un masque à oxygène, prenant sa tension et immobilisant son bassin fracturé.

Élodie, maintenue par un gendarme qui venait de lui passer les menottes aux poignets, continuait de protester avec véhémence, son masque de distinction s’effondrant pour révéler une hystérie brute :

— C’est un coup monté ! Daniel veut s’approprier l’héritage ! C’est lui qui manipule ma mère depuis des années ! Vous n’avez aucune preuve contre moi ! Rien ! C’est sa parole contre la mienne ! Le parquet rejettera cette mascarade en vingt-quatre heures !