Je baissai les yeux vers la clé en laiton qui reposait sur la table lumineuse.
« Nous avons la clé, dis-je d’une voix qui ne tremblait plus. Et je sais exactement où se trouve la boîte. »
Chapitre 5 : L’effraction silencieuse
Le plan était d’une témérité folle, mais la colère qui brûlait dans mes veines avait chassé la moindre trace de peur.
Il était treize heures. Les vendredis suivant Thanksgiving étaient traditionnellement réservés chez les Reynolds à une routine immuable : Patricia se rendait au club de bridge de la paroisse pour afficher sa dévotion sociale, tandis que Mark et Megan avaient rendez-vous avec l’agence immobilière pour finaliser les visites de la propriété.
Zoe resta chez elle pour garder Lily, après m’avoir fait promettre de l’appeler toutes les vingt minutes. Elle avait copié les fichiers vidéo sur trois clés USB distinctes et téléchargé une copie sur un serveur cloud sécurisé.
« Si quelque chose tourne mal, me prévint-elle avant que je ne monte en voiture, j’envoie tout directement au bureau du shérif du comté et à l’avocat d’Arthur. Ne prends aucun risque inutile, grande sœur. »
Je pris le volant de la voiture de Zoe pour ne pas être repérée par d’éventuels voisins indiscrets.
Le trajet jusqu’à la maison victorienne des Reynolds parut durer une éternité. Le ciel de l’Ohio restait d’un gris d’ardoise menaçant. Lorsque je m’engageai dans l’allée bordée de chênes dénudés, la vaste demeure semblait endormie. Aucune voiture n’était garée devant le garage double. Les volets du rez-de-chaussée étaient mi-clos.
Je stationnai le véhicule à l’abri des regards, derrière un bosquet de thuyas sauvages au fond de l’allée de service.
Mon cœur battait la chamade contre mes côtes. J’enfilai une paire de gants de cuir fin et glissai la clé en laiton au creux de ma paume. J’avais encore le double des clés de la porte de service de la cuisine, vestige de l’époque où j’aidais Patricia à préparer les réceptions de famille.
La serrure tourna avec un déclic presque inaudible.
L’odeur de la maison me prit à la gorge dès que je franchis le seuil : un mélange entêtant de cire d’abeille, de pot-pourri de lavande et d’humidité rance. La salle à manger portait encore les stigmates de la veille. La table était à demi débarrassée ; des assiettes sales s’entassaient près de l’évier et la carcasse desséchée de la dinde reposait sous un film plastique trouble. Le décor de la tragédie était encore chaud.
Sans perdre une seconde, j’ôtai mes bottes pour ne pas faire grincer le parquet ciré et montai l’escalier menant au premier étage. Chaque marche semblait gémir sous mon poids.
La chambre de Patricia était située au bout d’un long couloir tapissé de motifs floraux fanés. La porte était entrouverte.
J’entrai et retins mon souffle.
La pièce était plongée dans une pénombre sépulcrale. Un lit à baldaquin trônait au centre, flanqué de lourdes tentures de velours cramoisi. Dans le coin est, près de la grande fenêtre donnant sur le jardin arrière, se dressait le secrétaire en acajou massif sculpté à la main.
Je m’approchai à pas de loup.
Mes mains tremblaient légèrement tandis que je m’accroupissais devant le meuble. Le tiroir inférieur était verrouillé par une serrure d’époque. J’insérai la petite clé de laiton dans le panneton.
Elle s’enfonça sans résistance.
Un tour vers la droite. Un déclic métallique net résonna dans le silence de la chambre.
Je tirai le tiroir. À l’intérieur, sous un fatras de nappes brodées au monogramme des Reynolds et de vieux carnets de messe, gisait l’objet de tant de tourments : la boîte en bois de chêne peint en bleu délavé, son fermoir en laiton intact.
Je la saisis à deux mains. Elle était lourde, dense, comme chargée du poids des fautes accumulées sur trois générations.
Je n’eus pas le temps d’ouvrir le couvercle pour vérifier son contenu.
En bas, au rez-de-chaussée, le battant de la porte d’entrée claqua violemment contre la cloison.
« Je te dis qu’elle n’est pas chez elle ! » rugissait la voix de Mark, résonnant dans toute la cage d’escalier. « Sa voiture n’est pas garée devant notre maison, et elle ne répond pas à mes messages ! »
« Elle a dû aller chez cette fouineuse de Zoe ! » répliqua la voix criarde et hystérique de Megan. « Mark, tu ne comprends pas ! Si Chloé regarde cette clé de près, elle va faire le lien ! Elle va fouiller ! Il faut qu’on trouve cette boîte et qu’on l’emmène avant que Maman ne revienne du club ! »
Mon sang se figea instantanément dans mes veines.
Ils étaient là. Tous les deux.
Les bruits de pas lourds et précipités commençaient déjà à gravir les marches de l’escalier en bois.
Chapitre 6 : Le piège se referme
Il n’y avait aucune issue par la fenêtre : nous étions au premier étage, au-dessus d’une terrasse en pierre dallée, et la chute m’aurait brisé les jambes.
Serrant la boîte bleue contre ma poitrine, je me glissai avec la rapidité du désespoir derrière les lourds doubles rideaux de velours qui encadraient la porte-fenêtre de la chambre. Le tissu poussiéreux m’enveloppa entièrement. Je collai mon dos contre la vitre froide, retenant ma respiration au point d’en avoir les tempes battantes.
Une seconde plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit à la volée.
« Dépêche-toi ! ordonna Megan, essoufflée. Maman a dit que le tiroir était fermé à clé, mais on peut forcer le bois avec un tournevis ! »
« Attends, Megan… » La voix de Mark était hésitante, brisée par une angoisse palpable. « Si on détruit le meuble de Maman, elle va faire un scandale. Elle va nous dénoncer. Tu sais ce qu’elle nous a dit hier soir dans la cuisine après le départ de Chloé… »