« Non. »
Il fit un pas de plus, étendant son bras vers moi avec une agressivité que je ne lui avais jamais connue en neuf ans de vie commune.
« Papa ? »
Une petite voix fluette et tremblante retentit au seuil de la cuisine.
Lily se tenait là, pieds nus sur le parquet, vêtue de son pyjama à motifs d’étoiles, serrant son ours en peluche contre sa poitrine. Ses yeux étaient rougis par le sommeil et la peur. Elle regardait son père comme s’il s’agissait d’un monstre surgi de l’obscurité.
Mark se figea net. Il baissa la main, déglutit péniblement et tenta d’esquisser un sourire qui ressemblait à une grimace hideuse.
« Bonjour, ma puce… On… on discutait juste avec maman. »
Lily ne bougea pas. Elle recula d’un demi-pas, se glissant derrière l’encadrement de la porte.
« Tu es fâché contre moi ? demanda-t-elle d’une voix étranglée. À cause de la boîte ? »
Cette phrase acheva de consumer le peu de patience qui me restait. Je contournai la table, m’accroupis devant Lily et la pris dans mes bras, tournant délibérément le dos à mon mari.
« Ton père n’est pas fâché contre toi, mon trésor, et tu n’as rien fait de mal. Va t’habiller, d’accord ? Nous partons. »
« Où est-ce que tu l’emmènes ? » intervint Mark, la voix stridente d’anxiété.
Je me relevai, gardant Lily fermement contre moi.
« Loin de toi. Loin de cette folie. Je vais chez ma sœur Zoe. Ne cherche pas à nous suivre, Mark. Si je vois ta voiture derrière la mienne, j’appelle le 911 avant même de sortir du quartier. »
Il voulut parler, protester, exiger à nouveau la clé, mais le regard que je lui lançai devait contenir une détermination si absolue qu’il resta cloué au milieu de la cuisine. Vingt minutes plus tard, nos valises étaient jetées dans le coffre de ma berline, et nous roulions vers l’ouest, laissant derrière nous neuf années d’une vie qui venait de s’effondrer comme un château de cartes.
Chapitre 3 : L’antre de Zoe
Zoe habitait une vieille maison victorienne aux bardeaux patinés par le vent, nichée sur les hauteurs boisées d’une petite ville voisine, à une quarantaine de minutes de route.
Contrairement à la perfection maniaque et guindée qui régnait chez les Reynolds, la maison de ma jeune sœur débordait de vie, d’art et d’un désordre rassurant. Zoe était photographe et archiviste indépendante ; elle passait ses journées à restaurer de vieilles pellicules, à numériser des collections patrimoniales et à traquer les fantômes du passé à travers les objectifs de ses innombrables appareils argentiques.
Lorsque nous arrivâmes, elle ne posa aucune question superflue. Dès qu’elle aperçut la trace pourpre sur la joue de Lily, son visage d’ordinaire espiègle se mua en un masque de marbre. Elle prit Lily dans ses bras, l’installa sur le canapé moelleux avec un chocolat chaud fumant garni de guimauves, et alluma le vieux lecteur DVD pour lui passer un dessin animé.
Ce ne fut qu’une fois ma fille absorbée par l’écran que Zoe m’entraîna dans son atelier, au fond du couloir, où flottait l’odeur caractéristique de l’acétate, du papier ancien et du fixateur chimique.
« Raconte-moi tout », ordonna-t-elle en refermant la porte vitrée. « Sans rien omettre. »
Je m’effondrai sur un tabouret haut et laissai déferler le flot des événements : le dîner, la gifle retentissante, le couteau à découper dans la main de Megan, la lâcheté révoltante de Mark, la bénédiction glaciale de Patricia, l’appel nocturne et enfin la clé en laiton.
Je tirai la petite pièce métallique de ma poche et la posai sur la table lumineuse de Zoe. Sous la lumière blanche artificielle, ses rainures semblaient presque luminescentes.
« Lily a dit que Megan l’avait envoyée chercher la boîte bleue dans la chambre de leur mère », expliquai-je d’une voix que la fatigue rendait vacillante. « Elle a dit que Mark serait furieux si Patricia découvrait quelque chose. Et Mark… Mark s’est trahi au téléphone. Il exige que je rende cette clé sans regarder à l’intérieur. »
Zoe croisa les bras, son regard perçant rivé sur l’objet en laiton.
« La boîte bleue de Patricia… Je m’en souviens. Quand vous prépariez votre mariage il y a dix ans, j’étais venue prendre des photos de famille chez eux. Patricia m’avait formellement interdit de photographier un vieux secrétaire en acajou dans sa chambre. Elle avait dit que c’était son ‘jardin secret’. C’est là qu’elle la garde ? »
« Oui. Dans le tiroir du bas, sous des piles de linge brodé. » Je me pris la tête entre les mains. « Qu’est-ce qui peut être assez grave pour qu’une femme frappe sa propre nièce de huit ans afin de s’en emparer, Zoe ? Un testament caché ? Des dettes de jeu ? Des papiers de faillite ? »
Zoe s’approcha d’une grande étagère métallique où s’alignaient des boîtes en plastique étiquetées par année.
« Le vieux Arthur Reynolds est mort il y a deux ans, songea-t-elle à voix haute. Tout le monde disait qu’il était un homme d’affaires brillant, mais d’une rigueur tyrannique avec Mark et Megan. Patricia a toujours été obsédée par la respectabilité de sa lignée. Mais si Megan et Mark sont prêts à briser ton couple et à terroriser une gamine… ce n’est pas une simple histoire de gros sous. »
Soudain, Zoe s’arrêta devant une boîte en carton grisâtre sur laquelle était inscrit au feutre noir : Archives familiales Reynolds – Succession Arthur.
Mon cœur rata un battement.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Zoe se retourna, l’air partagé entre l’embarras et la gravité.
« Il y a six mois, avant que la maison de Patricia ne soit mise en vente, Megan m’a contactée. Elle savait que j’avais du matériel professionnel pour numériser des bobines 8mm, des bandes VHS et de vieilles cartes mémoire. Elle voulait que je trie des cartons entiers de souvenirs pour préparer une vente aux enchères des biens d’Arthur. Elle m’avait payée d’avance. »