Dans le box vitré des soins intensifs, la lumière était tamisée. Une myriade d’écrans entourait le lit, dessinant dans l’obscurité des lignes lumineuses qui battaient la mesure de la survie d’Arthur.
Le vieil homme semblait minuscule sous les draps immaculés. Les perfusions transperçaient sa peau parcheminée, et une canule nasale lui apportait l’oxygène dont son cœur affaibli avait tant besoin. Mais dès que mes pas effleurèrent le sol près de son lit, ses paupières papillonnèrent.
Ses yeux trouvèrent les miens. Un éclair de soulagement traverse son regard fatigué.
« Grand-père… soufflai-je en prenant doucement sa main tiède entre les miennes. Je suis là.
— Sarah… murmura-t-il, la voix n’étant guère plus qu’un râle caverneux sous le plastique du masque. Emma… la petite…
— Elle est sauvée, grand-père. Elle est juste à côté, en pédiatrie. Les médecins ont maîtrisé sa crise. Elle va bien. Elle dort paisiblement. »
Une larme solitaire glissa sur la tempe ridée d’Arthur, disparaissant dans ses cheveux blancs. Il serra mes doigts avec une vigueur surprenante pour un corps venant d’échapper à la mort.
« Je savais… murmura-t-il péniblement. Je savais que tu ne mentais pas. Ta mère… Julien… Chloé… des corbeaux, Sarah. Des vautours qui attendent la carcasse.
— Ne parle pas de ça maintenant, s’il te plaît. Repose-toi. Tu dois guérir.
— Écoute-moi, insista-t-il, ses yeux s’ancrant dans les miens avec une intensité terrifiante. Mon veston… où est mon veston ?
— Les infirmières l’ont mis dans le casier des effets personnels, à l’entrée.
— La doublure intérieure… côté gauche. Une petite clé dorée. Tu dois la prendre. Ne la laisse à personne. Pas à Éléonore. Surtout pas à elle.
— Une clé ? Pour quoi faire ?
— Maître Tavernier… mon notaire. Il a l’autre exemplaire. Tout est prêt, Sarah. Je savais que ce jour arriverait, mais je voulais voir… je voulais leur laisser une dernière chance d’être des êtres humains. Ils ont échoué. Ils ont préféré un gâteau à la vie de mon arrière-petite-fille.
— Grand-père, calme-toi, ton moniteur cardiaque s’emballe…
— Prends la clé, Sarah. Promets-le-moi. Fais-le pour Emma. Protège-la de ces loups.
— Je te le promets, murmurai-je pour apaiser la panique naissante dans ses yeux. Je te le promets. »
Il ferma les paupières, apaisé, et sa respiration redevint régulière. Les bips du moniteur ralentirent pour retrouver une cadence stable. L’infirmière entra doucement dans la pièce pour m’indiquer que le temps était écoulé.
En sortant par le vestiaire, je m’approchai du casier portant le nom d’Arthur Vance. Mon cœur battait avec une violence inouïe. Mes doigts glissèrent dans la poche intérieure du veston de tweed rugueux. Au fond, dissimulée dans une fente invisible cousue dans la doublure de soie bordeaux, mes ongles heurtèrent un métal froid.
Je retirai une clé minuscule, ancienne, finement ciselée, attachée à un médaillon de cuivre portant le chiffre 7.
Je glissai l’objet au fond de ma poche de jean au moment exact où la porte du vestiaire s’ouvrit brusquement.
Julien se tenait sur le seuil, les yeux injectés de sang, un rictus méfiant sur les lèvres.
« Qu’est-ce que tu fouilles dans ses affaires ? aboya-t-il à mi-voix.
— Je prenais ses papiers d’assurance pour le bureau d’admission, répliquai-je sans ciller, le regard droit dans le sien. Contrairement à toi, je m’occupe des démarches médicales.
— Ne joue pas à la plus maligne, menaça-t-il en s’avançant d’un pas lourd. Maman a déjà contacté son avocat. Tu n’auras rien. Si tu essaies de lui soutirer une signature sur son lit de mort, on te traînera devant les tribunaux pour abus de faiblesse. Tu m’entends ?
— Tu me dégoûtes, Julien, répondis-je froidement en le contournant. Grand-père est encore en vie, et tout ce à quoi tu penses, c’est le partage de ses dépouilles. Écarte-toi de mon chemin. »
Je le laissai planté là, écumant de rage impuissante.
CHAPITRE 7 : LA CONFRONTATION DU TESTAMENT
Les trois jours suivants furent un ballet d’angoisse et de renaissance.
Le lundi matin, Emma fut déclarée hors de danger. Ses poumons avaient retrouvé leur capacité normale et elle fut autorisée à rentrer à la maison. La voir sourire à nouveau, réclamer son doudou et me demander si grand-père allait mieux balaya toutes les ténèbres des dernières nuits.
Grand-père Arthur, quant à lui, fut transféré en unité de soins continus. L’homme était un roc : malgré ses artères éprouvées, son esprit était d’une clarté redoutable. Dès qu’il put s’asseoir dans son lit, il refusa formellement de recevoir la moindre visite d’Éléonore, de Julien ou de Chloé. Les consignes à l’accueil étaient strictes : aucun accès autorisé sans mon accord exprès.
Ce rejet public mit ma famille dans une fureur incontrôlable. Éléonore assiégeait les couloirs de l’hôpital, menaçant de faire un scandale, prétendant que j’exerçais une emprise sectaire sur un vieillard sénile.
Le vendredi suivant, une lettre recommandée avec accusé de réception arriva chez moi, ainsi qu’au domicile familial de mes parents. Une convocation officielle émanant de l’étude de Maître Tavernier, le notaire historique de la famille Vance, invitant tous les héritiers directs à une « lecture exceptionnelle de dispositions testamentaires modificatives et de réorganisation de biens par donateur vivant ».
Le rendez-vous était fixé au lendemain matin, dix heures, dans la grande salle de conférences de la clinique où Arthur achevait sa convalescence.
Quand j’entrai dans la pièce le samedi matin, tenant Emma par la main, l’atmosphère était si lourde qu’on aurait pu la couper au couteau.
Éléonore, vêtue d’un tailleur noir d’un chic funèbre comme si elle assistait déjà à un enterrement, était assise aux côtés de Julien, cravaté pour l’occasion, et de Chloé, qui arborait des lunettes de soleil de marque sur la tête. Ils avaient amené avec eux un homme en costume rayé : Maître Bordier, un avocat d’affaires agressif engagé pour contester tout ce qui pouvait être contesté.
Au bout de la table, dans un fauteuil roulant médicalisé, se tenait Arthur. Il avait troqué sa blouse d’hôpital contre une chemise propre. Son regard n’exprimait aucune rancœur : seulement une autorité souveraine, celle d’un juge qui s’apprête à clore un procès attendu depuis trop longtemps.