Depuis des semaines, ma mère m’avait assigné un rôle précis, sans jamais me demander mon avis : j’étais la bonne à tout faire. Je devais récupérer les compositions florales à sept heures du matin, chercher la robe de rechange chez le retoucheur, installer les tables pliantes dans le jardin d’hiver de la grande demeure familiale et, surtout, avancer les huit cents euros du traiteur que mon frère Julien avait « oublié » de régler.
À 6 h 15 du matin, alors que l’aube grise commençait à peindre les fenêtres de l’hôpital pédiatrique Sainte-Anne, mon téléphone se mit à vibrer contre la table de nuit en plastique. L’écran affichait Maman.
Je glissai mon doigt sur l’écran et portai l’appareil à mon oreille en murmurant pour ne pas réveiller Emma, qui luttait sous son masque d’oxygène.
« Maman…
— Sarah ! Tu es où ? Ne me dis pas que tu dors encore ! Julien est incapable d’installer l’arche de ballons tout seul et le livreur de fleurs dit qu’il n’y a personne pour signer le bon. Tu devais être ici à six heures précises !
— Maman, écoute-moi, coupai-je, la gorge serrée par l’angoisse et les larmes séchées sur mes joues. Emma est à l’hôpital. On est aux soins intensifs pédiatriques. Elle a fait une détresse respiratoire cette nuit, vers deux heures. Les médecins disent que ses voies respiratoires sont…
— Arrête ton cinéma, Sarah, répliqua-t-elle sans laisser un dixième de seconde à mes paroles pour faire leur chemin dans son esprit. Tu nous fais toujours le même coup. Chaque fois que la lumière doit briller sur ta sœur, tu trouves un prétexte sordide pour ramener l’attention sur toi et ta gamine.
— Ce n’est pas un prétexte ! m’écriai-je dans un souffle étranglé, le cœur battant à tout rompre. Elle a des tubes partout, maman ! On est sous surveillance critique pour quarante-huit heures !
— Écoute-moi bien, grinça ma mère, d’un ton si tranchant qu’il aurait pu fendre du verre. Grand-père Arthur est assis dans le salon. Il est descendu tout exprès de sa maison de campagne pour voir toute la famille réunie. Tout le monde est là, sauf toi. Si tu n’es pas ici dans quarante-cinq minutes avec les décorations et l’argent du traiteur, ne prends même plus la peine de revenir un jour. Viens vite, ou on te perdra pour toujours. Tu ne feras plus partie de cette famille. »
Le clic de fin d’appel résonna dans mon tympan comme un coup de fusil.
Je regardai le combiné, incrédule. Mes mains tremblaient d’une rage sourde, mêlée d’un dégoût si profond qu’il me donnait la nausée. « On te perdra pour toujours. » Pas un seul mot pour demander comment allait sa petite-fille. Pas un souffle de compassion. Juste un ultimatum grossier pour des ballons gonflables et une facture impayée.
Je me tournai vers le lit. Emma dormait d’un sommeil agité, sa petite poitrine se soulevant trop vite, au rythme froid des bips électroniques. Le docteur Williams entra à pas feutrés pour vérifier la perfusion de corticoïdes.
« Vous tenez le coup ? me demanda doucement le médecin.
— Je ne bougerai pas d’ici d’un millimètre, murmurai-je en essuyant une larme de rage. Rien d’autre n’existe. »
À cet instant précis, je fis mon deuil de cette famille. Mais j’ignorais encore à quel point le destin allait frapper fort, et de quel côté la perte serait irrémédiable.
CHAPITRE 3 : LA CHUTE DU PATRIARCHE
Pendant que je tenais la main moite de ma fille, le drame se déplaçait à vingt kilomètres de là, dans la vaste villa bourgeoise aux parquets cirés.
Mon grand-père, Arthur Vance, avait quatre-vingt-quatre ans. Ancien entrepreneur dans la métallurgie, homme d’une stature imposante et d’une intégrité sans faille, il avait bâti un empire modeste mais solide avant de se retirer après la mort de ma grand-mère. C’était un homme taiseux, observateur, qui détestait par-dessus tout l’hypocrisie et les faux-semblants. Mes parents, mon frère Julien et ma sœur Chloé le traitaient comme une relique sacrée, non par affection sincère, mais parce qu’Arthur possédait un patrimoine immobilier et financier considérable, dont le testament n’avait jamais été rendu public.
Dans le grand salon, la fête battait son plein malgré mon absence, ou plutôt, mon absence servait de carburant aux commérages. Julien buvait déjà du champagne au bar, tandis que Chloé paradait dans sa robe en soie, se plaignant à qui voulait l’entendre : « Sarah a toujours été jalouse. Elle a inventé une histoire de toux pour ne pas voir mon bonheur. C’est tellement typique d’elle. »
Grand-père Arthur était assis dans son grand fauteuil en cuir près de la cheminée, sa canne en chêne calée entre les genoux. Ses yeux gris et perçants observaient le manège.
« Où est la petite Emma ? demanda soudain le vieil homme d’une voix rauque qui fit taire les rires environnants. Et où est sa mère ?
— Oh, papa, ne commence pas avec ça, dit ma mère Éléonore en agitant la main d’un geste dédaigneux. Sarah a encore fait des siennes. Elle a prétendu qu’Emma avait un petit rhume pour rester chez elle à bouder. Je lui ai dit ses quatre vérités. Je lui ai clairement fait comprendre que si elle préférait faire des caprices plutôt que d’honorer sa sœur et toi-même, elle était bannie. C’est une ingrate. »
Grand-père fronça les sourcils. Son regard se durcit. « Tu as dit à ta fille qu’elle ne ferait plus partie de la famille ?
— Il faut bien poser des limites ! renchérit Julien, la bouche pleine de petits fours. Elle se prend pour une martyre depuis qu’elle élève Emma seule. Elle aurait pu faire un effort, ne serait-ce que pour apporter le chèque du traiteur. Maintenant, on a dû payer avec la carte commune et ça déséquilibre tout notre budget ! »