Arthur posa les deux mains sur le pommeau de sa canne. Ses phalanges blanchirent sous la pression. « Tu n’as pas cherché à savoir si la petite était vraiment malade ? Tu ne lui as pas demandé si elle avait besoin d’aide ?
— Mais non, papa, tu la connais ! s’impatienta Chloé en s’approchant, une coupe à la main. Sarah exagère toujours tout. Viens plutôt couper le gâteau avec moi, les invités attendent. Oublie-la. »

Arthur se leva lentement. Le silence retomba dans le salon. Ceux qui connaissaient vraiment l’homme savaient que ce calme froid précédait toujours les tempêtes les plus dévastatrices.

« Vous me dégoûtez, dit-il, la voix basse mais vibrant d’une fureur contenue. Vous êtes ma chair et mon sang, mais vous n’avez ni cœur, ni décence, ni honneur. Vous célébrez du sucre et de la vanité pendant qu’un enfant de cette famille souffre peut-être dans l’ombre. »

Éléonore tenta de rire nerveusement. « Papa, voyons, assieds-toi, tu te fais du mauvais sang pour rien… »

Mais Arthur ne l’écoutait plus. Il fouilla dans la poche intérieure de son veston de tweed pour en sortir son vieux téléphone à clapet. Il voulait m’appeler. Il voulait entendre ma voix, vérifier par lui-même.

C’est à cette seconde que son visage vira au gris cendre.

Sa respiration se bloqua net. Sa canne glissa de ses doigts et frappa le plancher ciré dans un claquement sec qui résonna dans toute la pièce. Il porta une main tremblante à sa poitrine gauche, son corps vacillant comme un chêne séculaire frappé par la foudre.

« Papa ? » balbutia ma mère, le sourire figé sur les lèvres.

Arthur s’effondra lourdement sur le tapis persan, renversant au passage un guéridon en acajou et les verres en cristal qui s’y trouvaient. Un râle rauque s’échappa de ses lèvres bleuies.

La panique qui s’ensuivit dans le salon fut le théâtre d’un grotesque absolu. Chloé hurla en voyant sa robe éclaboussée de champagne, Julien recula, terrifié, incapable du moindre réflexe de premier secours, tandis qu’Éléonore s’agenouillait en criant : « Papa ! Respire ! Quelqu’un appelle une ambulance ! Mon Dieu, pas aujourd’hui ! Pas pendant la fête ! »

CHAPITRE 4 : LE COULOIR DES VÉRITÉS

À l’hôpital Sainte-Anne, le temps s’écoulait avec une lenteur d’agonie. Vers 11 h 30, la saturation en oxygène d’Emma commença enfin à se stabiliser. Les médicaments faisaient effet ; les alvéoles de ses petits poumons reprenaient leur souffle sans siffler d’angoisse. Assise sur le bord du matelas, j’avais posé mon front contre le dos de sa main tiède, fermant les yeux un court instant pour puiser la force de tenir debout.

Soudain, des bruits précipités de semelles en caoutchouc et des éclats de voix hystériques brisèrent le calme feutré du service pédiatrique adjacent aux urgences générales.

« Laissez-moi passer ! Je suis sa fille ! Vous devez le sauver, vous ne comprenez pas qui il est ! »

Cette voix stridente, je l’aurais reconnue entre mille.

Je me redressai lentement. Demandant à l’infirmière présente de veiller sur Emma quelques minutes, je sortis dans le couloir principal reliant la pédiatrie au service de réanimation pour adultes.

Ce que je vis me glaça le sang.

Un brancard filait à toute allure vers les portes battantes des soins intensifs de cardiologie. Sur le matelas de transport, une équipe médicale s’acharnait sur un corps inerte : un médecin pratiquait des compressions thoraciques rythmées, tandis qu’un infirmier insufflait de l’air à l’aide d’un ballon manuel. Le visage pâle, le front couvert de sueur froide, c’était grand-père Arthur.

Derrière le chariot couraient ma mère, les cheveux défaits, Julien, le visage décomposé, et Chloé, dont le maquillage avait coulé en traînées noires sur ses joues.

« Arrêtez-vous ici, Madame ! ordonna fermement une infirmière en chef en bloquant ma mère d’un bras d’acier devant les portes rouges des soins intensifs. Vous ne pouvez pas entrer. Les médecins prennent le relais. Attendez en salle des familles.
— C’est mon père ! hurlait Éléonore. Vous ne pouvez pas me laisser là ! Il a fait un malaise, son cœur s’est arrêté dans le salon ! »

Mon cœur rata un battement. Grand-père. L’homme qui, dans mon enfance, m’emmenait pêcher au bord de la rivière pour m’éloigner des récriminations constantes de ma mère. L’homme qui avait payé mes premiers manuels universitaires en cachette pour m’éviter l’humiliation de supplier mon père décédé ou ma fratrie cupide.

Je m’avançai d’un pas chancelant au milieu du couloir blanc. Mes baskets grinçaient sur le lino immaculé.

Quand ma mère releva la tête et m’aperçut, l’expression de son visage passa par toutes les nuances de la stupeur avant de se muer en une animosité venimeuse.

« Toi ! cracha-t-elle en avançant vers moi comme une furie, son index tendu vers mon visage. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu es venue jubiler ? Tu es venue admirer ton œuvre ?
— Quoi ? dis-je, totalement désarçonnée par la violence insensée de son attaque. De quoi tu parles ? Qu’est-ce qui est arrivé à grand-père ?
— C’est de ta faute ! cria-t-elle, si fort que des soignants se retournèrent, réprobateurs. Si tu avais été là ce matin au lieu de faire tes caprices, il ne se serait pas énervé ! Tu l’as tué, Sarah ! Tu as provoqué sa crise cardiaque avec ton égoïsme répugnant ! »

Julien s’approcha à son tour, les bras croisés, essayant de masquer sa lâcheté derrière une moue de mépris moralisateur. « Maman a raison. Grand-père s’est emporté quand il a appris que tu refusais de venir. Tu as détruit l’anniversaire de Chloé et maintenant tu envoies notre grand-père au tombeau. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? »

Chloé renifla bruyamment dans un mouchoir en papier froissé. « Tu as toujours été toxique, Sarah. Toujours à vouloir détruire ce que j’ai. Tu n’aurais jamais dû naître. »